Lu/Vu
On comptait 295,6 millions de travailleurs migrants en 2022, selon les données officielles, soit plus d’un tiers de la population active. Leur âge moyen était de 42,3 ans, c’est-à-dire que les migrants continuent à travailler plus longtemps. Plus de 60 % d’entre eux sont des hommes.
Editorial
« Pic de grèves ». « En 2023, la Chine a connu une augmentation notable du nombre de grèves dans l’industrie manufacturière, déclenchées par une nouvelle vague de délocalisations et de fermetures d’usines après la pandémie de Covid. Selon “China Labour Bulletin” (CLB), le nombre de grèves dans l’industrie manufacturière entre janvier et septembre 2023 a grimpé à 296, contre 37 en 2022, 66 en 2021, 87 en 2020 et 191 en 2019. CLB estime que ces chiffres ne représentent que 10 % de ce qui s’est réellement passé. Il s’agit d’un pic de grèves depuis 2016. Plus de 50 % de toutes les actions collectives enregistrées dans le secteur manufacturier ont été déclenchées par la délocalisation ou la fermeture d’usines à faible valeur ajoutée », écrit la chercheuse Haoju Lu (site GLC, 8 décembre).
Pour chaque grève « “China Labour Bulletin” indique clairement le lieu, la date ou la période, les revendications des travailleurs, le secteur d’activité et l’entreprise concernée. » Par conséquent, « certains événements collectés avec des données incomplètes ne peuvent y figurer ». Et de préciser : « Nous estimons que – sur la base des statistiques occasionnelles et partielles publiées par le gouvernement et les pouvoirs locaux en Chine – notre recensement des grèves représente actuellement environ 5 à 10 % de toutes les actions collectives des travailleurs du pays ». Aux grèves proprement dites il convient d’ajouter les délégations, rassemblements, sit-in qui ne s’accompagnent pas forcément d’arrêts de travail.
« Le sang et la sueur ». Quand on évoque cette résistance de la classe ouvrière, on se doit de parler « du sang et de la sueur » des travailleurs et de rappeler l’exploitation barbare qui régnait à partir des années 1980 dans les usines des patrons hongkongais, coréens, japonais et aussi chinois dans les zones économiques spéciales d’abord, puis en dehors. Dans le cadre de la politique de réforme et d’ouverture, le pouvoir du Parti communiste chinois a alors livré à ces patrons comblés cette main-d’œuvre pieds et poings liés, sans aucuns droits et sans aucune existence administrative.
Ensuite, il est utile d’insister sur le fait que, s’il existe un certain niveau de protection des travailleurs, du moins sur le papier, ce sont les grèves et les diverses formes de protestation, quelquefois massives et violentes, qui ont contraint le pouvoir à édicter lois et réglementations qui prévoient cette relative protection. Jamais le pouvoir n’a légiféré sans qu’il y ait eu auparavant mobilisation ou crainte de mobilisation massive des travailleurs. En 2007, soit trois ans après la première loi du Travail de 2004, le président de la commission des lois de l’Assemblée (ANP) avait révélé que les conflits du travail et « incidents de masse », c’est-à-dire les manifestations, grèves, sit-in, etc., avaient augmenté de… 1 350 % entre 1995 et 2006 ! C’est dire qu’en dépit d’une féroce répression la classe ouvrière n’a jamais baissé les bras et a en permanence cherché à s’organiser.
La tragédie de Zhili. Le 20 novembre dernier, un incendie s’est déclaré dans l’entrepôt au premier étage d’une usine textile à Wuxi (province du Jiangsu) et s’est propagé jusqu’au quatrième étage du bâtiment où travaillaient à la confection de fils fantaisie des ouvrières, toutes migrantes. Sept n’ont pas pu s’échapper de l’atelier et ont péri à cet étage loué à une autre entreprise.
Quasiment jour pour jour il y a trente ans, le 19 novembre 1993, un incendie avait révolté l’opinion publique en Chine et bien au-delà : à Shenzhen, la célèbre zone économique spéciale, 87 jeunes ouvrières chinoises ont perdu la vie en 1993 dans l’incendie d’une usine de jouets de Zhili. Il s’agissait d’une usine « 3 en 1 » (dortoir, entrepôt, atelier dans le même bâtiment) avec des barreaux aux fenêtres et des portes cadenassées de l’extérieur pour une surveillance et une exploitation optimales des jeunes ouvrières. Tout cela au nom du développement économique qu’il fallait soutenir à tout prix, selon les directives du tout-puissant Deng Xiaoping, en tournée à Shenzhen moins de deux ans plus tôt pour relancer la politique d’ouverture, malmenée depuis l’irruption révolutionnaire des masses au printemps de 1989. Mais cette tragédie cachait aussi une affaire de pots-de-vin… (voir au verso).
Les autorités officielles en ont-elles tiré les leçons trente plus tard ? La société textile de Wuxi « n’a pas fourni de données authentiques ou complètes » aux autorités locales, notamment sur le nombre de salariés, mais les autorités ont-elles vérifié que les inspections sur la sécurité incendie avaient bien eu lieu tous les deux mois ? Pots-de-vin à nouveau ?
Corruption partout. Le bureau politique du Parti communiste chinois (PCC) s’est réuni le 8 décembre pour décider de sa « politique économique pour 2024 », mais aussi accentuer la lutte contre la corruption : « enquêter sérieusement sur la corruption « des mouches et des fourmis » » et « à la fois sur qui accepte les pots-de-vin et qui les donne ». Il a réviséles sanctions disciplinaires : il s’agit d’« en tuer un en guise d’avertissement pour cent autres », dit un officiel. Mais rien n’y fait et force est de constater que ce pouvoir, monopolisé par le PCC, nourrit cette corruption.
En septembre, Fu Zhenghua, un ex-ministre de la Justice et ancien vice-ministre de la Sécurité publique, a été condamné pour avoir aidé margoulins et entreprises à contourner la loi : il a touché quelque 17 millions d’euros, selon le tribunal. Mais ce n’est pas le record : Li Jianping, qui était à la tête d’une zone économique spéciale (en Mongolie) et de la gestion de l’eau de la capitale, a accumulé près de 400 millions d’euros en fonds détournés et en pots-de-vin ! Mentionnons aussi cet ancien chef superviseur du réseau ferré et ses 9 millions de pots-de-vin, cet ancien secrétaire adjoint du PCC au Xinjiang, le chef de l’administration et du PCC des hôpitaux du Guangdong, le directeur de la Bourse de Shanghaï, les présidents et chefs du PCC de plusieurs banques ou institutions financières condamnés ces dernières semaines. Zhang Jinghua, lui, était le secrétaire adjoint du PCC de la province du Jiangsu et il a promu en particulier le développement de Wuxi, cette même ville où vient d’avoir lieu l’incendie et ses sept victimes. Il vient d’être condamné à 14 ans de prison pour 7 millions de pots-de-vin…
Il y a trente ans, la mort de 87 jeunes ouvrières dans un incendie
L’incendie de l’usine de jouets Zhili à Shenzhen, la plus célèbre zone économique de Chine, s’est produit le 19 novembre 1993. Cet incendie a coûté la vie à 87 jeunes ouvrières et en a estropié 51 autres. L’usine, qui travaillait pour les industriels du jouet de Hong Kong et fournissait la célèbre marque de jouets Chicco, employait environ 400 travailleuses migrantes, des jeunes filles ou des jeunes femmes provenant en grande partie des provinces du Sichuan et du Henan. Parmi ces 87 jeunes femmes qui ont perdu la vie, l’une n’était qu’une adolescente de 15 ans.
Le rapport d’enquête. « La cause principale de l’incendie est due à la négligence flagrante de la direction de l’usine en matière de sécurité et de santé au travail et à la corruption des fonctionnaires locaux », explique l’association de promotion des droits ouvriers China Labour Bulletin. Selon le rapport d’enquête officiel, la cause directe de l’incendie de Zhili fut un court-circuit dans les câbles électriques de l’entrepôt qui a mis le feu aux matériaux stockés dans l’entrepôt. Zhili avait fait appel à des électriciens non agréés, installant des fils électriques et des appareils électriques qui ne répondaient pas aux normes de sécurité. Non seulement certains fils n’étaient pas isolés par des gaines, mais un grand nombre de matériaux inflammables étaient empilés sous les câbles électriques.
L’usine Zhili comptait trois étages, conçus selon un plan « trois en un », construction illégale qui regroupe dans le même bâtiment l’atelier de production, l’entrepôt et les dortoirs des ouvrières. Après le début de l’incendie dans l’entrepôt, le feu s’est rapidement propagé à l’atelier. Près de 300 travailleurs des deuxième et troisième étages tentèrent de fuir dans la panique, mais les fenêtres étaient inaccessibles, obstruées par des barreaux métalliques et des fils barbelés. Trois des quatre sorties étaient condamnées. La combustion des fibres utilisées dans l’atelier produisit des gaz toxiques qui ont asphyxié certaines des jeunes ouvrières avant que les flammes ne les atteignent, mais, selon le rapport d’enquête, « la plupart des restes carbonisés des 87 victimes de l’incendie étaient empilées en tas devant les issues verrouillées. »
Corruption. Le rapport d’enquête a souligné que, pour attirer les investissements étrangers, le gouvernement local du sous-district de Kuichong à Shenzhen non seulement n’exigeait pas strictement des investisseurs étrangers qu’ils mettent en place une gestion de la sécurité, mais de plus « soudoyait même l’équipe de contrôle de la sécurité incendie et intercédait auprès d’elle ». Selon un article de Chang Kai, un expert en relations du travail, paru au cours du premier semestre 1993 – c’est-à-dire avant même la survenue de l’incendie de Zhili –, une équipe d’inspection des incendies avait établi que 50 des 85 usines du sous-district ne répondaient pas aux normes de sécurité. L’usine de Zhili était qualifiée d’unité présentant de « graves risques d’incendie ».
Qu’a alors fait le maire ? Il a augmenté la subvention repas de l’équipe d’inspection, en versant de 3 000 à 4 000 yuans à chacun des trois membres de l’équipe de contrôle en échange de la délivrance de certificats aux cinquante usines contrevenantes. China Labour Bulletin indique que le salaire minimum à l’époque était d’environ 200 yuans par mois…
Le gouvernement local a justifié cette mesure par la nécessité de « soutenir le développement économique de Kuichong » et a également déclaré craindre que « les hommes d’affaires de Hong Kong adressent des pétitions et se plaignent directement au gouvernement de la ville [Ndlr : de Shenzhen] ». Mais ce n’est pas tout… Le loyer mensuel de l’usine de Zhili était officiellement de 2 500 HK$. Mais, selon une convention secrète, le loyer versé réellement par le locataire, un industriel du jouet de Hong Kong, s’élevait à 24 000 HK$. Cette différence de loyer s’élève donc à plus de 1,4 million de HK$ qui ont atterri dans les poches des corrompus entre le début des activités de Zhili en 1988 et la date de l’incendie en 1993. Les dirigeants de l’usine furent condamnés à de courtes peines d’emprisonnement.
Le 9 juin 1994, la Commission Enquête Chine a reçu un appel de l’Asia Monitor Resource Center et du Hong Kong Christian Industrial Committee qui à Hong Kong faisaient partie d’une Coalition pour une Charte sur la sécurité de la production de jouetslancée après cette tragédie : un séminaire international des industriels du jouet se tenait à Paris, pouvait-on interpeller les grands fabricants de jouets de Hong Kong ? Une délégation de la Commission Enquête Chine s’est rendue dans un hôtel auprès de ces patrons, où une nuit équivalait à deux ans et demi de salaire d’une ouvrière de Shenzhen.
Dennis Ting, « l’empereur du jouet », refusait toute responsabilité dans cette tragédie comme dans celle de Kader en Thaïlande où, six mois avant l’usine Zhili, 189 jeunes filles avaient péri dans un incendie en assemblant des jouets. M. Ting était un des propriétaires de l’usine.
Condamnait-il les bâtiments « trois en un » des usines dont il était propriétaire ? « Jamais entendu parler du système des 3 en 1 ». Et le travail des enfants, une jeune fille est morte ? « Le travail des enfants n’existe pas en Chine ». Seriez-vous favorable à une commission d’enquête indépendante ? « Ce n’est pas de mon ressort ». Quelle indemnisation pour les familles de victimes et les blessés ? « Il y a quelques jours, nous avons rencontré les représentants de 15 associations de travailleurs de Hong Kong et signé un accord concernant le travail des enfants, les dortoirs d’usine et la mise en place d’une politique de prévention des incendies. » Mais rien sur l’indemnisation…
Et pour cause ! Chicco a attendu fin 1997, soit quatre ans après l’incendie, pour annoncer un fonds d’indemnisation ridicule : environ 2500 euros d’aujourd’hui par victime ! Mais fin 1999, ni les familles ni les blessés n’avaient touché un centime… car les fonds avaient été versés à la fondation catholique Caritas en Chine ! Ils n’ont pas servi à indemniser les victimes mais à financer deux écoles et un atelier de prothèses…
HONG KONG
Le camouflet ! Les élections de district organisées par le gouvernement mais réservées à des candidats « patriotes »(voir « Lettre » n°609) se sont déroulées le 10 décembre. Les résultats sont marqués par une énorme défiance de la population à l’égard du pouvoir pour ces élections de quartier, en dépit d’une propagande officielle permanente, de la mobilisation du syndicat HKFTU et des partis proches du pouvoir, en l’absence donc de toute voix d’opposition. Jugez plutôt : quasiment trois électeurs sur quatre ne sont pas allés voter (participation de 27,5 %) alors que, lors des précédentes élections en 2019, ils étaient près de trois sur quatre à jeter un bulletin dans l’urne (71,2%) ! Il faut rappeler que ces joutes électorales de 2019 se tenaient pendant la mobilisation massive de la population dans la rue contre le projet de loi sur l’extradition.
Marilyn Tang, 63 ans, a été placée en détention provisoire dans l’attente de sa condamnation le 21 décembre, a rapporté InMedia (7 décembre). Son crime ? Elle est la sœur d’Elizabeth Tang, ancienne secrétaire générale de la confédération syndicale HKCTU, et elle a emporté des appareils électroniques du domicile de sa sœur lorsque cette dernière a été arrêtée en mars dernier… Elle a été inculpée de détournement du cours de la justice six mois après son arrestation et le juge a déclaré qu’une peine de prison était inévitable !
Chow Hang-tung, Tang Ngok-kwan et Tsui Hon-kwong, anciens membres de l’Alliance qui à Hong Kong organisait la commémoration annuelle des victimes du massacre de Tian Anmen en 1989, avaient été reconnus coupables en mars dernier de ne pas avoir transmis à la police des informations sur leurs collègues de l’Alliance. En vertu de la loi sur la sécurité nationale, la police peut exiger des informations de la part de personnes considérées comme des « agents d’autorités ou d’organisations politiques étrangères ». Les trois militants avaient été emprisonnés quatre mois et demi, mais avaient fait appel de leur condamnation, considérant que l’Alliance n’était pas un « agent étranger ».
Par ailleurs, les plaidoiries du procès des 16 accusés qui ont plaidé non coupables de conspiration en vue de commettre des actes de subversion ont pris fin le 4 décembre. Verdict dans « trois ou quatre mois », mais « sans garantie », dit un juge.
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