Lu/Vu
Trente ans après l’incendie de l’usine de jouets Zhili à Shenzhen, qui avait coûté la vie à 87 jeunes ouvrières, « les mesures de sécurité au travail font toujours défaut dans l’industrie manufacturière » (China Labour Bulletin, 30 novembre 2023).
Editorial
« Risques et dangers ». Les financiers du monde entier réunis en conclave à Hong Kong le mois dernier ont donc quitté la ville au moment où était annoncée une hausse du chômage (2,9 %) alors que 20 % des Hongkongais vivent déjà dans la pauvreté. Et l’emploi en Chine continentale ? Les chiffres du chômage des jeunes dans les villes ne sont plus publiés depuis juillet dernier parce qu’ils étaient trop catastrophiques. Des chiffres officiels du chômage urbain toutes classes d’âge semblent montrer une amélioration de la situation. Le Premier ministre Li Qiang a tenu une réunion de responsables de tout le pays pour « la stabilisation de l’emploi » : priorité au soutien à l’emploi dans toutes les villes pour assurer la stabilité économique ! Rien de neuf – soutien aux PME, formation, mesures fiscales… – si ce n’est l’avertissement proféré par le vice-Premier ministre Hu Chunhua : « Nous devons identifier rapidement les tendances et les problèmes émergents, et prévenir ou résoudre efficacement les risques et les dangers liés aux relations de travail ». Traduction des observateurs du site Trivium (20 novembre) : « Les licenciements massifs ou les salaires impayés pourraient déclencher des manifestations de travailleurs ».
Précautions. « La Chine veut s’assurer que les travailleurs migrants seront payés avant le Nouvel An lunaire », insiste la revue chinoise « Caixin » (30 novembre), qui cite au moins neuf provinces ayant publié des avertissements ou convoqué des réunions pour traiter la question des salaires impayés. C’est le cas de la municipalité de Pékin et des provinces du Hunan et du Shanxi. Les grandes villes et les centres industriels de Tianjin, Chongqing et Suzhou ont proposé un soutien aux entreprises manufacturières, de vente au détail ou liées au commerce extérieur confrontées à une baisse des commandes et des bénéfices, afin qu’elles puissent s’assurer que les salaires seront payés à temps et éviter les licenciements massifs. La province du Shaanxi a même demandé aux entreprises d’utiliser leurs liquidités prévues pour les cas d’urgence pour payer les salaires par avance. En outre, les comtés, qui viennent de recevoir leurs dotations, sont priés par le gouvernement de faire passer l’école et les soins de santé de la population avant même de verser les salaires de leurs fonctionnaires !
La conseillère d’État Shen Yiqin, qui dirige un groupe de travail ministériel sur l’emploi et la protection au travail au sein du gouvernement, a averti : « Il est nécessaire de punir sévèrement les retards de versement de salaire délibérés … [et] d’aider les travailleurs migrants à résoudre les problèmes temporaires qu’ils peuvent rencontrer dans leur vie quotidienne ». Une certaine inquiétude règne donc…
Risque de conflits. « En Chine, des millions de travailleurs migrants ruraux se rendent dans les grandes villes pour y trouver un emploi dans la construction, le secteur des services et les usines, comme Foxconn, le fabricant de l’iPhone. Le Nouvel An lunaire est souvent le seul moment où ils peuvent rentrer chez eux pour se réunir avec leur famille, et tout argent en plus est le bienvenu avant les festivités. Les prochaines vacances du nouvel an commenceront le 10 février », écrit « South China Morning Post » (1er décembre). Rectifions : « L’argent en plus » dont il est question ici n’est que le salaire qui leur est dû pour le travail que ces 295 millions de travailleurs font dans des conditions terribles de surexploitation, les patrons étant pratiquement toujours en violation des lois et réglementations du travail.
L’inquiétude du pouvoir se trouve alimentée par cette volonté des travailleurs de défendre leurs droits en dépit des risques de répression (« La Lettre » l’illustrera dans ses prochaines éditions) et les manifestations dans tout le pays n’avaient pas manqué l’an dernier : « Les conflits salariaux ont dégénéré en affrontements à l’approche des fêtes du nouvel an lunaire », rapportait « Financial Times » (25 janvier 2023, voir « Lettre Chine » n°592).
Quel syndicat ? On lit souvent de ces rapports où les travailleurs affirment : « Comme il n’y a pas de syndicat, on s’organise collectivement ». Certains prennent même l’initiative d’aller au tribunal, à l’exemple de Liang, un livreur de repas (voir au verso) : il avait « déjà contacté le syndicat local, qui n’avait pas réussi à résoudre le problème ». Le syndicat n’a pas réussi à résoudre le problème ?
Et le syndicat de cette mine de Lüliang, dans « la province du charbon », le Shanxi, a-t-il contrôlé que les inspections de sécurité et incendie avaient bien eu lieu, et surtout en bonne et due forme, alors qu’un incendie dans le bâtiment des vestiaires et douches a provoqué la mort de 26 mineurs (« Global Times », 19novembre) ? Ce qui manque à tous ces travailleurs, c’est un syndicat à eux, un syndicat qui ne dépende ni de la direction de l’entreprise, ni du pouvoir et donc du Parti communiste.
Hong Kong. « Le plus grand procès de militants pro-démocratie à Hong Kong, qui doit juger une cinquantaine d’accusés, est entré dans sa dernière ligne droite le 29 novembre avec l’ouverture des derniers débats, plus de 1 000 jours après le début de l’affaire. Les 47 accusés sont poursuivis pour avoir enfreint la drastique loi hongkongaise sur la sécurité nationale et sont passibles de peines de prison à perpétuité », écrit l’AFP. Parmi ces accusés, des syndicalistes de la HKCTU – la confédération syndicale indépendante dissoute – en prison depuis près de trois ans ! Lors d’une intervention en visioconférence le 23 novembre auprès des délégués de la 5e conférence de la Confédération syndicale internationale (CSI) Asie-Pacifique, Christopher Mung, ancien secrétaire de la HKCTU, aujourd’hui en exil, en a appelé à la solidarité : « Nous vous demandons votre soutien pour la libération de tous les syndicalistes emprisonnés, pour l’abrogation de la loi sur la sécurité nationale et pour la fin immédiate de la répression du mouvement syndical à Hong Kong. Le syndicalisme n’est pas un crime ». La CSI Asie-Pacifique, présente dans 34 pays avec 60 millions de syndiqués, a adopté une résolution sur cette question (voir au verso).
Un livreur de repas va au tribunal
Vêtu de son uniforme jaune, Liang livre des repas sur son scooter électrique pour le compte de Meituan, le géant du secteur. Il a intenté une action en justice contre la société de gestion immobilière d’un vaste complexe résidentiel dans un beau quartier de Pékin, estimant que le refus d’autoriser les livreurs à entrer par la porte principale de la résidence constituait une discrimination et une violation de ses droits.
L’affaire est la suivante : pour chaque commande, les applications de livraison fournissent aux coursiers un itinéraire depuis le point de vente des plats à emporter jusqu’à leur destination. Dans le cas de cette résidence, les coursiers sont toujours dirigés vers la porte ouest, l’entrée principale. Mais les agents de sécurité refusent de les laisser passer, insistant pour qu’ils se garent devant la porte nord-est, l’entrée de service.
Les livreurs sont payés à la livraison et sont tenus d’exécuter les commandes dans un délai fixé par l’application de la plate-forme, qui inflige des amendes en cas de retard. Liang explique qu’aller à cette porte de service rallonge l’itinéraire et implique un retard de livraison, ce qui entraîne une amende pour le livreur. « J’ai demandé directement aux vigiles pourquoi ils laissaient entrer d’autres personnes et pas nous. Ils m’ont répondu qu’ils ne faisaient qu’obéir aux ordres », affirme Liang. Le 28 septembre, Liang a refait l’expérience en présence d’un journaliste dans le quartier des affaires de Pékin. Il raconte qu’une grande entreprise d’État dans laquelle il se rend souvent n’autorise pas non plus les coursiers à entrer et ne met pas de table à l’entrée pour déposer les livraisons, ce qui signifie qu’ils doivent attendre en bas que le client vienne chercher la commande.
A ses débuts, Liang jonglait avec sa dizaine de commandes lors du coup de feu de midi. Il montait près de cent étages par jour et, après le travail, il s’endormait aussitôt couché. Il gagnait plus de 10 000 yuans par mois [Ndlr : 4 fois le salaire minimum], mais il n’en pouvait plus… Les problèmes semblent sans remède : le service d’assistance téléphonique de la plate-forme Meituan est injoignable et inutile de contacter le service clientèle lorsque l’itinéraire est impossible car « les itinéraires sont décidés par l’algorithme… ». Alors, lorsque les résidences sont trop difficiles d’accès, les coursiers essaient de transférer la commande à quelqu’un d’autre ou de l’annuler. Des coursiers préfèrent même appeler le client pour lui dire que son repas a été perdu et lui proposer un remboursement immédiat par WeChat sur internet. De ce repas, ils font alors leur déjeuner, car c’est mieux que de recevoir une amende et de retarder les livraisons suivantes.
Un avocat a pris en charge le dossier de Liang. Il lui a d’abord conseillé de déposer une plainte administrative, mais Liang a expliqué qu’il avait déjà contacté le syndicat local, ce qui n’avait pas permis de résoudre le problème.
(Récit d’après « The Paper », 25 novembre)
Un journaliste citoyen tué lors d’une garde à vue
Le journaliste citoyen et militant Sun Lin a été tué à la suite d’une altercation lors d’une descente de police à son domicile le 17 novembre. Plusieurs agents de la sécurité publique avaient forcé la porte de son domicile à Nanjing. Des voisins disent avoir entendu les bruits d’une querelle entre le journaliste et la police. Il a été transporté à l’hôpital, où il est décédé trois heures plus tard.
Sun Lin avait été condamné à quatre ans de prison pour avoir couvert des expulsions forcées et des commémorations du massacre de la place Tiananmen en décembre 2008, puis à nouveau à quatre ans en 2018 pour avoir pris des photos à l’occasion du procès d’un militant. La Fédération internationale des journalistes « condamne fermement l’assassinat du journaliste et exhorte les autorités à mener immédiatement une enquête transparente et à demander des comptes aux responsables, en mettant toutes les conclusions à la disposition du public et des proches de Sun Lin » (source : médias, 22 novembre).
Nouvelles de Hong Kong
Une résolution de la CSI Région Asie-Pacifique. La résolution, qui appelle à la solidarité avec le mouvement syndical indépendant et les syndicalistes emprisonnés à Hong Kong, exprime de vives inquiétudes quant aux attaques persistantes des autorités chinoises et de Hong Kong contre les syndicalistes indépendants, notamment Elizabeth Tang, secrétaire générale de la Fédération internationale des travailleurs domestiques, et Christopher Mung, directeur exécutif de HKLRM. La résolution mentionne également l’emprisonnement prolongé de trois syndicalistes de Hong Kong : l’ancien secrétaire général de la Confédération des syndicats de Hong Kong (HKCTU), Lee Cheuk-yan, l’ancienne présidente de la HKCTU, Carol Ng, et l’ancienne présidente de l’Alliance des employés de l’administration hospitalière (HAEA), Winnie Yu. Ces trois personnes sont détenues depuis plus de deux ans sur la base d’allégations de subversion de l’État. La CSI Asie-Pacifique a également souligné que les autorités chinoises et de Hong Kong ne respectent pas les obligations internationales ni les recommandations de l’Organisation internationale du travail (…).
Ne pas payer le travailleur ne coûte pas cher… « À l’heure actuelle, la sanction maximale pour défaut de paiement des salaires à Hong Kong est une amende de 350 000 HK$ (41 000 euros) et une peine de trois ans de prison. Le gouvernement affirme que la sanction a un effet dissuasif, mais qu’en est-il des jugements rendus par les tribunaux ? Au cours des vingt-quatre derniers mois, 1 685 condamnations ont été prononcées pour non-paiement de salaires ou d’indemnités. La plupart des condamnations n’ont donné lieu qu’à une amende de quelques centaines d’euros, l’amende la plus légère n’étant que de 93 euros. Au cours des deux dernières années, un seul directeur d’entreprise a été condamné à quatre mois d’emprisonnement immédiat. Une autre entreprise a été traduite en justice trois fois en l’espace de huit mois pour défaut de paiement des salaires, mais le directeur impliqué dans l’affaire n’a finalement été condamné qu’à une peine avec sursis. Le gouvernement a toujours souligné que le non-paiement des salaires est une infraction pénale grave, mais comme les employeurs qui ne respectent pas les règles ont été laissés en liberté à maintes reprises, il n’est pas étonnant que la situation ne se soit pas améliorée au fil des ans. »(Source : Hong Kong Labour Rights Monitor, novembre 2023)
Un juge de la Haute Cour de Hong Kong s’est étonné que la plupart des candidats à l’élection directe pour les prochaines élections locales siègent également dans les comités qui décident de qui peut être candidat. La réforme du processus électoral aux conseils de district, qui date de mai dernier, a drastiquement réduit que le nombre de sièges à pourvoir par vote direct des électeurs : on est passé de 452 sièges à pourvoir à 88 ! Les 382 sièges restants seront attribués non à des personnes élues, mais choisies par la municipalité et par les comités de nomination désignés par le gouvernement. Tout cela pour garantir en principe que seuls des « patriotes » seront élus. Mais l’écrémage n’est pas fini ! Pour ces 88 seuls sièges pour lesquels le citoyen hongkongais est appelé à voter, 129 des 171 candidats sont membres des trois commissions chargées de décider qui peut être candidat !Voilà donc la conception de la démocratie du pouvoir qui laisse abasourdi un juge de la Haute Cour…
Les écoliers de Hong Kong commenceront à apprendre la loi sur la sécurité nationale dès l’âge de huit ou neuf ans au cours de la prochaine année scolaire, a annoncé le Bureau de l’éducation. La nouvelle matière, qui remplacera les études générales actuelles, exigera des élèves de troisième année primaire qu’ils aient une connaissance de base de la législation sur la sécurité promulguée par Pékin, de la garnison de l’Armée populaire de libération de Hong Kong et de la défense nationale (HKFP, 23 novembre)
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