Lettre N°609, 15 novembre 2023

Lu/Vu

« Nous ne pouvons plus vivre ! », criaient au soir du 11 novembre des centaines d’enseignants qui s’étaient rassemblés devant le siège du gouvernement du comté de Jinxian (province du Jiangxi), dénonçant le non-versement des salaires.

Éditorial

Les dirigeants des plus grandes banques d’investissement et des gestionnaires d’actifs sont venus du monde entier à Hong Kong au début du mois. Ordre du jour ? « La principale question que tout le monde se pose en venant à Hong Kong est de savoir comment se porte l’économie chinoise et quelles seront les fluctuations de cette économie », dit une responsable (Reuters, 3 novembre). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les exportations ont décliné en octobre par rapport à l’an dernier, tandis que les importations n’ont que peu progressé ; les investissements directs étrangers ont baissé pour la première fois depuis vingt ans ; depuis le mois de mars, l’activité dans les services (transports, assurances, banques, etc.) ne fait que chuter et quand les usines tournent, les embauches ne sont pas massives. Et la rencontre Biden-Xi Jinping prévue au sommet de l’APEC (Coopération économique Asie Pacifique) à San Francisco ne va pas y changer grand-chose. Pour le travailleur ou le chômeur, l’avenir est toujours aussi incertain.

« Licenciements à l’hôpital », lit-on dans un rapport que nous reçu. L’affaire a fait grand bruit sur les réseaux sociaux, et pas seulement à Yiyang, dans la province du Hunan. Là, l’hôpital de Kangya a annoncé au soir du 4 novembre dans une note au personnel que tous les employés verraient leur contrat de travail résilié dès le 11 novembre et qu’ils seraient donc licenciés ! Cet hôpital privé fondé en 2016, mais devenu public en 2022 allait être repris par l’hôpital central de Yiyang, public également, sur décision du gouvernement municipal et du comité du Parti communiste (PCC).

« On a travaillé dur pendant sept ans et voilà qu’on nous prive de notre emploi », « On est confrontés collectivement au chômage au milieu de la nuit », « J’ai reçu la notification ce soir. Cette nuit est une nuit blanche pour plus de 700 familles », voilà les réactions qu’on pouvait lire sur les réseaux sociaux. La municipalité s’efforce alors de temporiser et de rassurer : la Commission municipale de la santé, avec la direction de l’hôpital central, promet de s’attacher à un « travail de recrutement ciblé à l’hôpital central » et de s’efforcer de « garder autant d’employés que possible de l’hôpital de Kangya ». Mais ils omettent de préciser que les personnels repris passeront par une agence de recrutement, ce qui signifie qu’ils auront perdu leurs avantages acquis à Kangya et qu’ils ne bénéficieront pas des avantages de leurs collègues de l’hôpital central…

Illégalité. On note l’absence de préavis alors que l’article 41 de la loi sur le contrat de travail en prévoit un de un mois avec consultation préalable du syndicat ou des salariés. Mais le syndicat semble muet… alors même que « l’hôpital de Kangya doit quatre ou cinq mois de salaire à ses employés », que « la prime pour l’épidémie n’a toujours pas été versée », selon les témoignages. « Nous voulons juste protéger nos droits de manière raisonnable et légale ! », dit un employé.

C’est ce que voulaient aussi les travailleurs de l’usine textile Yonglong à Shaoxing (province du Zhejiang), quand ils ont fait grève pour leurs indemnités alors que l’usine va être délocalisée. De même, fin octobre, des centaines de travailleurs des charbonnages de Jinyang Coal and Coke à Luliang (province du Shanxi) se sont mis en grève deux jours pour protester contre les licenciements déguisés de l’entreprise, et pour le paiement de congés et de primes compensatoires. Le 11 novembre, les travailleurs de Laiming Industrial à Xiamen (province du Fujian) ont de leur côté fait grève pour le paiement des salaires dus par l’entreprise depuis trois mois.

Pegatron est un manufacturier taïwanais d’Apple, rival de Foxconn. « La Lettre » publie des extraits (voir au verso) d’une enquête de l’association China Labor Watch (20 septembre) sur les violations des lois du travail dans l’usine Pegatron de Kunshan. Ce non-respect des lois et réglementations ressemble à ce qui avait déjà été relevé dans les usines Pegatron de Shanghai et de Suzhou : en novembre 2020, Apple avait dû suspendre la production de ses téléphones à la suite de rapports accablants publiés déjà par China Labor Watch (voir « Lettre » n° 539). L’été dernier, cette usine de Kunshan a embauché massivement par l’intermédiaire d’agences de recrutement pour assurer la sortie des iPhone 15 Pro d’Apple.

Avocats en prison. Nous publions également un court plaidoyer de Marie Holzman en faveur de l’avocat Xu Zhiyong . En février 2020 déjà, des sinologues du monde entier avait attiré l’attention sur le cas de Xu : « Nous connaissons les nombreuses et franches critiques de Xu Zhiyong à l’égard du gouvernement chinois et de vous personnellement. Mais nous nous souvenons également que lorsque vous êtes arrivé au pouvoir en 2012, vous avez annoncé votre intention de “gouverner par la Constitution”. L’article 35 de la Constitution chinoise stipule : “Les citoyens de la République populaire de Chine jouissent de la liberté d’expression, de la liberté de la presse, de la liberté de réunion, de la liberté de manifestation et de la liberté de protestation”. L’article 41 est libellé comme suit : “Les citoyens de la République populaire de Chine ont le droit de présenter des critiques et des suggestions à tout organe de l’État et à tout représentant de l’État”. Les opinions de Xu Zhiyong divergent assurément des points de vue officiels du gouvernement, mais elles relèvent toutes de la liberté d’expression et de la critique garanties par la Constitution chinoise. »

Au lecteur abonné. Nous avons choisi de ne pas augmenter le montant des abonnements en dépit de l’augmentation vertigineuse, en particulier, des tarifs postaux… De 2015 à ce jour, le prix du timbre a doublé. Le 1er mars 2017, l’abonnement pour 22 numéros de « La Lettre » par an est passé de 15 à 20€, mais il est resté inchangé depuis plus de six ans ! Nous comptons sur la diligence des abonnés pour se réabonner en temps et heure. Faites connaître « La Lettre » à vos amis, aux syndicalistes de votre connaissance.

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Conditions de travail chez Pegatron, l’autre fournisseur d’Apple

Dix ans après la première enquête chez Pegatron, China Labor Watch estime que « les conditions de travail n’ont pas changé de manière significative », que ce soit dans les usines de Shanghai, Suzhou ou Kunshan. Des trente et une violations des lois ou réglementations, ou manquements et autres irrégularités relevés à Kunshan, nous avons sélectionné ce qui suit :

– Discrimination au cours du processus de recrutement en fonction de la région, de l’ethnie, de la religion, de l’âge et du sexe. L’usine ne recrute pas de femmes enceintes, de travailleurs issus des groupes ethniques yi, tibétain et ouïgour, ni de travailleurs âgés de moins de 18 ou de plus de 42 ans.

– Frais de recrutement : les candidats à l’emploi doivent payer 30 yuans (4 euros) pour l’examen médical obligatoire.

– Formation inadéquate : seulement 2 heures de formation à la sécurité, soit bien moins que les 24 heures minimales requises par la loi. Les réponses aux questions de l’examen de formation sont remises aux employés pour qu’ils les copient.

– Recours excessif à des travailleurs passés par des agences de recrutement et à des étudiants : plus de la moitié des travailleurs de l’usine pendant l’été sont des étudiants (collège, lycée technique, licence, etc.).

– Les stagiaires (élèves d’écoles professionnelles) faisaient des heures supplémentaires, travaillaient de nuit et étaient menacés par les formateurs d’être privés de diplôme s’ils démissionnaient.

– Les travailleurs doivent payer des frais de fournitures de travail de 150 à 300 yuans, ce qui dépasse de loin le prix réel de ces fournitures.

– La démission nécessite l’approbation du directeur et est souvent rejetée. Dans la plupart des cas, les travailleurs choisissent de partir sans rien.

– Les travailleurs n’ont pas suffisamment de temps pour lire le contrat de travail lors de l’embauche et n’en comprennent pas tous les termes et conditions.

– Difficulté à bénéficier des congés de maladie et des congés personnels.

– Heures supplémentaires obligatoires et excessives : généralement jusqu’à 84 heures par mois pendant la basse saison et 97 heures pendant la haute saison, ce qui dépasse de loin la limite légale de 36 heures supplémentaires par mois.

– Pas de jour de repos assuré sur des périodes de travail de 14 jours, les 10 heures de repos par jour ne sont pas assurées non plus.

– Temps non rémunéré : obligation d’assister à une réunion de 10 minutes par jour non rémunérée, soit un total de 4 h 20 par mois.

 Lorsque les travailleurs bénéficient de pauses, elles ne durent que 5 minutes.

– Les primes de performance sont déterminées à la tête du client par les chefs d’équipe.

– L’usine prétend souscrire une assurance, mais ce sont seulement les travailleurs qui ont travaillé trois mois qui vont commencer à bénéficier d’une assurance et aucune carte de sécurité sociale n’est fournie à ceux qui bénéficient de cette assurance.

– Les travailleurs ne sont pas autorisés à utiliser leur téléphone, même pendant les pauses repas.

– Harcèlement sexuel généralisé, notamment par les superviseurs.

– Absence de représentation syndicale et de mécanismes internes de règlement des revendications.

– Absence de comité d’hygiène et de sécurité environnementale : les employés ne reçoivent pas de formation à la sécurité avant de commencer à travailler.

– Pas d’examens réguliers pour dépister les maladies professionnelles, même pour les travailleurs exposés quotidiennement à des substances toxiques.

En bref, à Hong Kong…

75 % des candidats à l’élection directe aux conseils de district de Hong Kong (élections locales) siègent dans les commissions qui décident de qui peut être candidat ! L’élection, « réservée aux patriotes », est prévue pour le 10 décembre. C’est l’Alliance démocratique pour l’amélioration et le progrès de Hong Kong (DAB), le plus grand parti politique proche du pouvoir, qui a présenté le plus grand nombre de candidats. La Fédération des syndicats de Hong Kong, qui généralement soutient le gouvernement, a également présenté des candidatures. Car il faut que la ville ne puisse plus être « détournée, manipulée et paralysée », a dit (31 octobre) le directeur du bureau de liaison de la Chine à Hong Kong.

Par ailleurs, John Lee, l’ancien policier devenu chef du gouvernement, a déclaré le 25 octobre que la ville adopterait sa propre loi sur la sécurité en 2024, quatre ans après celle que Pékin a imposée pour condamner la sécession, la subversion, le terrorisme et la collusion avec l’étranger. Au 31 octobre, 285 personnes avaient été arrêtées pour des actes et activités suspectés de mettre en danger la sécurité nationale depuis l’entrée en vigueur de la législation, a déclaré le Bureau de la sécurité. Parmi ces 285, 170 personnes ont été inculpées (HKFP, 4 novembre).

Liberté pour Xu Zhiyong et Ding Jiaxi !

Par Marie Holzman

Le 4 avril 2023, un tribunal régional de la province de Shandong a condamné Xu Zhiyong, un célèbre militant des droits civiques, à 14 ans de prison pour « subversion du pouvoir de l’État ». Ding Jiaxi, son compagnon d’infortune, a été condamné à 12 ans de prison. Les deux hommes étaient détenus depuis plus de trois ans. Xu et Ding ont déjà été condamnés en 2014 à des peines d’emprisonnement de quatre et trois ans et demi, respectivement, pour avoir « rassemblé une foule dans le but de perturber l’ordre public ». Après leur libération, ils ont continué à militer au nom du Mouvement des nouveaux citoyens.

En décembre 2019, Xu et Ding avaient organisé un rassemblement d’une dizaine de militants à Xiamen, dans la province de Fujian. Les participants ont discuté de l’état de la politique chinoise et des perspectives du pays. Lorsque les autorités ont commencé à rechercher les participants, Xu est entré dans la clandestinité. Avant d’être arrêté à Guangzhou en février 2020, il avait publié une lettre ouverte appelant Xi Jinping à démissionner.

Comme c’est le cas pour la plupart des prisonniers politiques, la majorité des Chinois ne connaissaient pas leur nom. « Bien qu’ils ne soient pas loin de nous, écrivait le dissident Guo Yushan en 2013, ils sont inconnus. Parce qu’ils ont cherché à obtenir justice, ils ont fait l’objet de persécutions constantes. Ces personnes, que ce soit dans le passé ou dans le présent, ont invariablement “disparu”. Elles sont éliminées par le système, rejetées par la société et oubliées par tous. Plus leur résistance au système est grande, plus l’effort pour éliminer toute trace de leur existence est extrême. »

Pourtant, en novembre 2003, Xu Zhiyong avait été élu représentant du peuple par les électeurs du district universitaire de Haidian à Pékin. Depuis, Xu Zhiyong a poursuivi son combat pour plus de liberté, de démocratie et d’État de droit. Sous l’ère Hu Jintao (2002-2013), un certain degré d’activisme était toléré. Mais, depuis, toute marge de manœuvre a disparu, à tel point que même les organisateurs de la rencontre de Xiamen ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Au nom de ses idéaux, de son combat pour l’État de droit, il a été détenu à plusieurs reprises, battu, assigné à résidence, empêché de donner des cours dans son université. Mais il n’a jamais abandonné. Il avait fondé le Mouvement des nouveaux citoyens en 2012, afin de promouvoir l’État de droit, le gouvernement constitutionnel et la réforme démocratique.

Ding Jiaxi a eu une carrière très réussie en tant qu’avocat d’affaires. En 2011, il a reçu un prix pour avoir été l’un des « 10 meilleurs avocats en matière de propriété intellectuelle » à Pékin. Mais son objectif n’était pas de gagner de l’argent. Il voulait contribuer à changer la société. Il a encouragé les gens à comprendre que la direction du parti ne devait pas avoir le dernier mot et que même un citoyen ordinaire pouvait contester les dirigeants politiques locaux lorsque les choses allaient mal.


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