Lu/Vu
Un record : 2,83 millions de personnes se sont inscrites au concours d’entrée de la fonction publique, où en principe l’emploi est garanti. Mais il n’y a que 39 000 postes à pourvoir…
Editorial
« Sérieusement »… Xi Jinping, le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC), a convoqué le 23 octobre la nouvelle direction de l’ACFTU, issue de son récent congrès. Selon l’agence officielle Xinhua (24 octobre), il a notamment déclaré : « Les syndicats, en tant que représentants et défenseurs des intérêts des travailleurs, doivent remplir sérieusement leurs devoirs fondamentaux de sauvegarde des droits et de fourniture de services, se concentrer sur la résolution des problèmes pratiques concernant les intérêts vitaux des travailleurs et attacher de l’importance à la sauvegarde des droits et intérêts légitimes des travailleurs dans les nouvelles formes d’emploi. » Doit-on comprendre que le syndicat officiel n’a pas été à la hauteur ces cinq dernières années ?
Xi Jinping, ce dirigeant que tous les médias ont présenté comme tout-puissant, mais qui vient d’être contraint de limoger quatre ministres six mois après leur désignation, sait bien que des milliers de grèves, manifestations, pétitions ouvrières ont eu lieu cette année. C’est essentiellement pour revendiquer de toucher les salaires non versés, pour protester contre les délocalisations sauvages poussant les travailleurs à la démission ou contre les licenciements (voir au verso). Il se souvient aussi que travailleurs et jeunes chantaient « L’Internationale » lors des grandes manifestations populaires qui ont secoué le pays il y a un an et obligé le PCC à abandonner sa politique répressive de lutte contre l’épidémie de Covid. Or la situation du pays inquiète le citoyen autant que les dirigeants.
« Scénarios pessimistes ». S’il semble probable que Biden et Xi Jinping se rencontreront lors du sommet de l’APEC (la coopération économique de l’Asie-Pacifique) après des mois de tensions, cela ne signifie pas que la guerre commerciale de Washington va cesser. La part de la Chine dans les importations américaines est tombée à son plus bas niveau depuis 2006, selon l’agence Bloomberg. Et plus de 700 entreprises chinoises liées aux semi-conducteurs garnissent la liste des sociétés interdites de commercer avec les États-Unis alors qu’une réglementation plus drastique arrive. Ajoutons au tableau la quasi-récession des grandes économies, qui donc commercent moins, et on comprendra la mise en garde de la direction du PCC fin septembre : « Garantir à la fois le développement et la sécurité, et se préparer à faire face aux scénarios les plus pessimistes et les plus extrêmes ».
« Nouvelles formes d’emploi ». Xi jinping encourage « les employés à réaliser leurs rêves en travaillant dur, honnêtement », il n’exige pas des patrons le respect des lois du travail, et d’abord l’obligation légale de verser les salaires. Ne travaillent-ils pas dur et honnêtement, ces 85 millions de « travailleurs atypiques » des « nouvelles formes d’emploi », précaires, sans statut ? « Pas de contrat de travail, pas de sécurité sociale, 50 yuans d’amende si vous ne travaillez pas un jour, comment pouvez-vous intimider les gens comme ça ! », s’exclamait un livreur. Et ces 295 millions de travailleurs migrants qui ont moins de droits parce qu’ils viennent de la campagne ?
« Sauvegarder les droits et intérêts légitimes des travailleurs » alors que Xi Jinping lui-même donne sa bénédiction aux « nouvelles formes d’emploi » ? Ces nouvelles formes d’emploi sont précisément celles qui rendent caduques toutes les lois et réglementations sur le contrat de travail, la durée et les conditions de travail ainsi que les garanties sociales (retraite, maladie, accident du travail, etc.)…
« La sueur et le sang ». On entend dire parfois que le gouvernement a une bonne politique, mais le problème serait qu’elle n’est pas appliquée ou l’est mal. Pour qui est-ce une bonne politique que d’écraser encore davantage les droits des travailleurs avec ces « nouvelles formes d’emploi » ? L’institut de recherche Asia Center écrit (lettre de novembre) : « Nul doute que la Chine a fait d’énormes progrès en sortant plus de 400 millions de gens de la pauvreté. Il suffit de se déplacer dans le pays pour constater le développement des infrastructures, autoroutes, réseau ferroviaire, des trains à haute vitesse partout, des aéroports internationaux », etc.
Disons-le tout net, il faut préciser que cette Chine-là, ce sont les centaines de millions de travailleurs migrants, ceux qui ont accompli les travaux les plus dangereux et pénibles, fait tourner le pays dans « la sueur et le sang », au prix d’accidents du travail et de maladies professionnelles, de milliers et milliers de morts, notamment dans les ateliers et les mines. Et pendant plus de vingt ans, le pouvoir leur dénia tout droit. Jusqu’en 2003, le syndicat officiel ACFTU refusait de syndiquer les travailleurs migrants car ils n’« existaient » pas administrativement !
Vous avez travaillé dur ? « Sans heures supplémentaires, on ne peut que manger et dormir », disent souvent les travailleurs du rang… En 2022, le salaire des travailleurs du secteur public dans les villes a augmenté de 4,6 % en moyenne, mais de seulement 1,7 % pour ceux du privé… quand ils sont versés. À la mi-septembre, une campagne a commencé sur les réseaux sociaux revendiquant « la journée de travail de 8 heures », contre les journées de 12 heures, les travailleurs exhibant leur carte d’identité. Mais la plupart des vidéos ont été supprimées et certains comptes ont été fermés par l’armée des censeurs. Autre thème : « Pourquoi n’avez-vous pas été augmenté alors que vous avez travaillé dur ? »
Et le chômage frappe des millions de jeunes. Asia Center note avec inquiétude : « Il faut également voir le degré d’insatisfaction sociale, avec un chômage notamment chez les jeunes avoisinant les 40 %, un appauvrissement des classes moyennes après les années Covid (…). Une certaine désillusion face au pouvoir politique qui se durcit et ne laisse pas de place à l’expression populaire. L’avenir est dans la jeunesse, mais s’ils ne peuvent pas s’exprimer politiquement, comment s’exprimeront-ils ? »
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« J’espère qu’à l’avenir les choses iront mieux pour nous »
Un ouvrier licencié
TRP Connector est une filiale de Bel Fuse, détenu par des fonds d’investissements américains. L’usine produit des composants électroniques. Bel Fuse liquide TRP et neuf autres sites pour en faire un seul dans une autre province. Le 17 octobre, les travailleurs de TRP ayant moins de sept ans d’ancienneté ont été licenciés. Le 19, ceux qui avaient entre sept et dix ans d’ancienneté ont suivi.
À partir de février 2023, les horaires avaient été réduits à huit heures par jour, cinq jours par semaine. Cela signifie que les ouvriers ne gagnaient que le salaire minimum, la paie se gonflant en grande partie des heures supplémentaires, primes de rendement et autres qui disparaissent en cas de réduction du temps de travail. « Survivre avec seulement 2 000 yuans (255 euros) par mois à Dongguan est difficile », les travailleurs disent qu’ils ont deux emplois pour joindre les deux bouts.
En septembre, la direction a appelé les ouvriers à démissionner avant fermeture. Puis deuxième appel avec indemnité à la clé : une aumône de 2 000 yuans jusqu’à 20 000 yuans pour plus de dix ans d’ancienneté. Mais les démissionnaires n’ont pas droit aux allocations de chômage ! Troisième appel à la démission à la fin du mois avec une surprise : une semaine de congé obligatoire non payée ! Alors, à l’atelier 2B, ils se sont mis en grève.
Les travailleurs ont demandé l’aide du Bureau local du travail. Les autorités ont répondu que la politique de congé obligatoire de l’entreprise était illégale. La direction répond que l’ensemble des dispositions prises par l’entreprise pour les congés annuels sont conformes aux lois et aux règlements de l’entreprise.
« Qui peut me dire ce que nous, les travailleurs, devrions faire ? » Ils sont seuls. Certains ont déjà démissionné avec l’indemnité proposée, d’autres ont attendu et ont été licenciés unilatéralement avec indemnité, d’autres encore attendent… « Je pars… Il ne m’a fallu qu’une demi-heure pour dire au revoir à cette entreprise où j’ai travaillé pendant huit ans et demi. Même si je suis réticent, finalement je pars. J’espère qu’à l’avenir les choses iront mieux pour nous. »
Un recours quand la loi n’est pas respectée ?
Les Bureaux du travail des administrations locales et les inspections du travail sont principalement responsables de l’application de la législation du travail et de la protection des droits des travailleurs. Cependant, la plupart de ces organes administratifs sont sous-financés, manquent de personnel et n’ont pas la capacité ni la volonté de faire appliquer la loi. Les gouvernements locaux sont généralement davantage préoccupés de stimuler l’économie locale et de créer un environnement favorable aux entreprises que de protéger les droits des travailleurs, écrit « China Labour Bulletin ». L’absence d’application des lois et règlements impliquait que les employeurs avaient carte blanche pour dicter le salaire et les conditions de travail de leurs employés.
Les syndicats étant défaillants, les travailleurs étaient aiguillés vers le recours par plaintes à l’arbitrage ou aux tribunaux : la principale institution est la Commission d’arbitrage des conflits du travail. La loi sur la médiation et l’arbitrage des conflits du travail (promulguée en mai 2008) stipule que la Commission doit aborder la médiation avant l’arbitrage, et l’arbitrage doit venir avant le litige. Par conséquent, le traitement des conflits du travail comporte quatre phases : la médiation, l’arbitrage, l’affaire civile de première instance et l’affaire civile de deuxième instance. La grande majorité des différends acceptés par les Commissions sont liés à la rémunération, aux prestations d’assurances sociales et à la résiliation des contrats. Selon les chiffres officiels de 2021, les Commissions ont traité 1 256 163 cas en 2021. Parmi ces affaires, 703 373 ont été réglées par la médiation et 471 819 par décision arbitrale. Les victoires pour les travailleurs en 2021 n’étaient que de 27 %, avec plus de 60 % des cas aboutissant à une décision de compromis (chiffres officiels).
Les ouvriers vlogueurs
Ils sont suivis par des milliers ou des millions d’internautes, ils racontent en blog vidéo (d’où l’appellation vlogueur) leur vie quotidienne mangée par le travail. Tang Ren (900 vidéos en trois ans) fait face à la caméra et raconte Foxconn : « Avant de travailler chez Foxconn, je voulais courir un marathon. J’avais un rêve. Mais la chaîne de montage a effacé tout cela. Quand je rentre chez moi tous les soirs, j’ai juste envie de m’allonger et de naviguer sur mon téléphone… Si vous travaillez longtemps à la chaîne, la seule chose qui augmente, c’est le temps. En fin de compte, les gens sont tout simplement détruits par l’usine. »
Travailleur migrant originaire du Hunan, Tang Ren travaille en usine depuis l’âge de seize ans. Chez Foxconn à Shenzhen : « J’ai travaillé pendant dix heures et demie, j’ai vissé près de 900 vis et j’ai gagné 315 yuans ».
« En novembre 2021, j’ai 195 heures de travail, au tarif de 22 yuans de l’heure, moins les frais d’examen médical, de nourriture et d’hébergement de 99 yuans ; le salaire de base est de 2 300 yuans plus les heures supplémentaires ; l’agence de placement nous avait donné un montant différent, et le salaire final que nous avons reçu fut 4 051,65 yuans. »
Aujourd’hui, il livre des plats à emporter à Shenzhen. Qu’il travaille à l’usine ou comme livreur de repas, Tang Ren se rend compte qu’il est ordinaire d’être exploité. Dans sa dernière vidéo, il s’interroge sur l’algorithme : « Est-il normal de ne recevoir la paie que d’une seule commande avec une prime jours de pluie, après avoir livré 22 commandes sous la pluie aujourd’hui ? » (Source : CLB, 6 octobre)
Xi Jinping lors de la réunion avec l’ACFTU : morceaux choisis
Le 23 octobre, Xi Jinping s’est entretenu avec la nouvelle direction du syndicat officiel ACFTU (Agence officielle Xinhua, 24 octobre).
« Le développement du mouvement ouvrier chinois s’est fait sous la direction du Parti, et les syndicats sont des organisations populaires de la classe ouvrière dirigées par le Parti. M. Xi a souligné l’importance de suivre la direction générale du Parti sur les syndicats, et en toutes circonstances de ne pas tergiverser ou s’en écarter. »
« Le Comité central du PCC attend beaucoup de la nouvelle direction de l’ACFTU. »
M. Xi a « mis l’accent sur des efforts complets et efficaces pour soutenir la direction du Parti dans l’ensemble du processus et dans tous les aspects du travail des syndicats, exhortant à une bonne mise en œuvre des décisions et des dispositions du Comité central du Parti dans les syndicats. »
Il a « souligné que la classe ouvrière et les travailleurs sont les principaux créateurs de la richesse sociale et que des progrès plus tangibles dans la promotion de la prospérité commune pour tous les peuples doivent d’abord se refléter parmi les centaines de millions de travailleurs. »
Il a « souligné que les comités du parti à tous les niveaux doivent renforcer la direction des syndicats et leur travail, veiller à ce que les dirigeants syndicaux soient forts et compétents, se préoccuper des cadres syndicaux et être stricts à leur égard. »
En bref…
– Rowena He, professeur agrégée d’histoire à l’université de Hong Kong, faisait des recherches sur la répression sanglante de Tian Anmen à Pékin en 1989. Son visa expirant, elle en a demandé une prolongation. Refusé ! Pas de visa valide, elle a été licenciée sur-le-champ (HKFP, 28 octobre).
– Le japonais Uniqlo va accorder des augmentations de salaire aux employés à temps plein et à temps partiel de ses 925 magasins de vêtements en Chine. En moyenne, les travailleurs verront leur salaire annuel augmenter de 28 % (« Nikkei Asia », 17 octobre).
– Li Keqiang, Premier ministre de 2012 à 2023, est décédé d’une crise cardiaque le 27 octobre. Avec Xi Jinping, il fut l’homme de la répression contre les défenseurs des droits ouvriers et leurs centres d’aide (les centres ont disparu), contre les avocats (nous publierons une contribution de Marie Holzman), les journalistes et les militants et groupes maoïstes. Vice-Premier ministre en 2011, il présida avec la Banque mondiale à un rapport « Chine 2030 » visant à restructurer l’économie en réduisant la place des entreprises d’État.
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