Lettre n°607, 15 octobre 2023

Lu/Vu

Les corrompus de l’anti-corruption. Après le chef de la lutte anti-corruption au ministère de la Sécurité publique ou un vice-président de la Cour suprême populaire, c’est au tour du président de la commission anti-corruption de la plus grande banque de Chine d’être harponné et d’un inspecteur de la commission centrale de lutte contre la corruption, qui, lui, s’est mis à table…

Éditorial

« Vacances en or ». La semaine de « vacances en or » au début de ce mois aurait rapporté 100 milliards d’euros, selon le gouvernement. Mais à qui ? Aux compagnies de transport, aux entreprises de loisirs, de tourisme et bien d’autres, mais quid de ceux qui « ont fait du rêve économique de la Chine une réalité et qui maintenant luttent pour survivre » ?, écrit « South China Morning Post » (9 octobre) : «Des millions de migrants ont contribué à transformer la Chine d’une économie agraire en géant de l’industrie manufacturière, mais n’ont pas encore vu de changements majeurs dans leurs propres conditions de vie : répartition inégale des prestations sociales, conditions précaires, travail bien au-delà de l’âge légal de la retraite »

Ils sont des millions et des millions qui, à l’instar de ces ouvriers de Foxconn, quittent leur famille pour gagner de quoi vivre et sont maltraités. Foxconn ? « Le temps de pause est limité et on doit courir aux toilettes », dit une étudiante qui a travaillé sur la chaîne. Selon un ouvrier, « les travailleurs qui n’obéissaient pas étaient licenciés sur-le-champ ou interdits d’heures supplémentaires, de sorte qu’ils n’avaient guère de raison de rester ». Après avoir serré près de 800 vis dans la journée, il démissionne. Il avait vu des collègues s’évanouir au travail, tenter de se suicider ou se battre à coups de poing avec les contremaîtres. « On étouffe ici. Pour tout dire, travailler chez Foxconn, c’est renoncer à sa dignité », dit-il (voir au verso la dernière partie du récit consacré aux travailleurs de l’usine Foxconn de Zhengzhou).

De la dignité… La Cour suprême a publié (12 octobre) une directive mettant l’accent sur la protection du droit à la dignité… pas celle de l’ouvrier, mais des entreprises privées ! Elle appelle à réprimer « les violations des droits des entreprises privées et des entrepreneurs, y compris leur dénigrement ou leur diffamation par le biais d’Internet ou de publications ». Verra-t-on des salariés, des revues ou des sites poursuivis en justice pour avoir dénoncé des comportements délictueux de Foxconn ou d’autres patrons ou entreprises ?

Il faut dire que, depuis le mois d’août, les autorités gouvernementales ou locales sont « déterminées à améliorer l’environnement des affaires pour les multinationales », selon les propos du vice-Premier ministre Ding Xuexiang tenus au P-DG de Volkswagen. Et le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) Xi Jinping vient d’appeler (13 octobre) à « ouvrir l’accès au marché aux entreprises privées de manière ordonnée » et à « promouvoir le développement sain de l’économie privée ». Bref, il faut veiller à ce que le secteur privé soit heureux et prospère.

Quand le secteur privé vient s’établir en Chine, ce n’est pas par hasard. La prospérité du patron et de l’actionnaire passe par un bas coût du travail, ciblant donc le salaire et les garanties annexes (retraite, assurance maladie…). Or les travailleurs de l’industrie du secteur privé ont des salaires inférieurs d’environ 30 % en moyenne à ceux des entreprises d’État, sans parler des mille et une ruses pour ne pas payer ce qui est dû… en particulier aux travailleurs migrants.

L’ACFTU est le seul syndicat légalement reconnu, d’où son appellation de « syndicat officiel ». Il a tenu congrès. « Le 18e congrès national de la Fédération chinoise des syndicats (ACFTU) s’est ouvert ce jour à Pékin, réunissant plus de 2 000 délégués représentant des millions de travailleurs chinois », écrit le quotidien officiel « Global Times » (9 octobre). Le ponte du PCC préposé au discours, Cai Qi, après avoir « encouragé la classe ouvrière chinoise à participer activement à la construction d’un pays puissant », a appelé « les syndicats à tous les niveaux à rester fidèles à la cause du Parti (…) et à améliorer efficacement la qualité des services de protection des droits ». Les travailleurs de la base représentaient 68 % des délégués et ceux des « nouvelles formes d’emploi » (sic !) 22,4 % (voir au verso).

« Le Quotidien du Peuple » (9 octobre) rapporte dans un éditorial le message de Xi Jinping au congrès : « Nos racines sont dans la classe ouvrière », il faut « se tenir aux côtés de la grande majorité des travailleurs », car le Parti « a toujours accordé une grande attention à la question de la protection des droits et des intérêts des travailleurs ». À croire que ce pouvoir n’est pour rien dans la mise à disposition des multinationales de millions de travailleurs migrants sans aucuns droits à partir des années 1990 !

La protection des droits et intérêts des travailleurs ? Parlons-en… Avant la politique de réforme, l’emploi, la retraite, les soins de l’ouvrier étaient garantis à vie, c’était le « bol de riz en fer ». Avec la réforme est née à partir de 1990 l’ère de l’exploitation sauvage : aucune loi, aucune réglementation protégeant l’ouvrier à l’usine ou sur les chantiers. Des milliers de morts dans les mines, les ateliers… La première loi sur le travail n’intervint qu’en 1995, faisant obligation du paiement du salaire en temps et heure ainsi que des congés payés. On sait ce qu’il en est encore aujourd’hui de l’application de cette loi : des masses d’ouvriers protestent tous les jours pour obtenir leur dû.

En 2008 fut votée la loi sur les contrats de travail : environ deux tiers des travailleurs migrants n’ont toujours pas de contrat de travail, soit pas loin de 200 millions d’ouvriers sans protection ni recours. Puis ont fleuri les agences de placement pour déroger aux conditions de travail en vigueur dans les entreprises, enfin, toujours plus néfaste pour le travailleur, le statut d’autoentrepreneur dans les « nouvelles formes d’emploi » ! De quoi s’agit-il ? Pour l’essentiel, des « petits boulots » des plates-formes de commerce électronique, des livreurs, des services d’aide aux personnes, des chauffeurs de covoiturage ou de VTC… là où on ne peut espérer gagner sa vie qu’avec d’innombrables heures supplémentaires.

Pour défendre leurs intérêts, les travailleurs chinois comme partout ailleurs ont besoin de la liberté de s’organiser comme ils l’entendent. Les livreurs de repas n’ont pas attendu pour agir que l’ACFTU leur donne le droit de se syndiquer, comme il fut décidé à ce congrès.

Merci de votre soutien !

On fabrique les iPhone en enfer ! (Dernière partie, extraits)

Le 11 novembre, la Chine a modifié les restrictions de sa politique zéro-Covid, notamment en imposant des quarantaines plus courtes. À peu près au même moment, Foxconn a lancé une campagne de recrutement agressive afin de pourvoir les postes laissés vacants par les travailleurs qui s’étaient enfuis (voir « Lettre » précédente). L’entreprise a augmenté les primes d’assiduité journalières et mensuelles, ainsi que le salaire horaire de base. Des embauchés racontent qu’ils pouvaient gagner plus de 10 000 yuans (1 300 euros) par mois en travaillant 10 heures par jour, 6 jours par semaine, soit presque le double du salaire moyen de la province. (…)

Foxconn a transporté des dizaines de milliers de travailleurs à destination du complexe industriel et les a logés dans des dortoirs, où ils ont été mis en quarantaine. « Je suis assise et je regarde par le balcon », dit une travailleuse, mère d’un enfant de trois ans, qui attendait de commencer son tout premier emploi dans l’usine, car « le salaire est élevé ». Elle et deux autres embauchés de ce mois de novembre ont expliqué qu’ils s’attendaient à gagner rapidement de l’argent, ce dont beaucoup d’ouvriers avaient cruellement besoin après une année difficile où les fréquents lockdowns du zéro-Covid ont provoqué la fermeture d’usines et réduit la demande de main-d’œuvre.

« Le salaire élevé était très attractif », dit Chen, un ouvrier de 28 ans. Il a quitté Shanghai, où il emballait des poupées Disney, pour pouvoir travailler chez Foxconn. Un autre ouvrier, Zhou, également âgé d’une vingtaine d’années, a fait un trajet de vingt heures en bus depuis Shenzhen où il travaillait dans une autre usine Foxconn, pour gagner celle de Zhengzhou. Une fois à Zhengzhou, Chen et Zhou se sont, comme tous les autres, sentis trompés lorsqu’ils ont entendu cette rumeur : ils pourraient travailler avec des collègues infectés du Covid-19, rumeur que Foxconn a démentie. Et sur leurs contrats, ils ont remarqué que leurs primes mensuelles seraient versées trois mois plus tard, au lieu des deux mois promis dans l’offre d’embauche. Foxconn a imputé ce délai à une erreur technique. Les deux travailleurs ont également raconté qu’ils voyaient les ordures s’accumuler dans leurs dortoirs. « Cette fois, Foxconn m’a fait perdre mes illusions », dit Chen, qui a travaillé pour Foxconn par intermittence depuis l’âge de 16 ans.

Frustrés, des milliers d’ouvriers sont sortis de leur quarantaine pour exprimer leur colère. Au matin du 23 novembre, Zhou a envoyé des vidéos montrant des centaines de travailleurs avec des manches de bois et des perches métalliques marchant sur l’usine. Pendant la journée, des images de la police anti-émeute frappant les manifestants et des manifestants détruisant les bureaux de Foxconn ont circulé dans les groupes de discussion des travailleurs. Le conflit s’est intensifié durant la nuit, lorsque les ouvriers ont jeté des objets sur la police. Dans une vidéo filmée par Zhou, la foule lançait aux manifestants : « Défendez-vous ! » Cette même nuit, Chen est sorti de son immeuble de dortoirs et s’est joint à des milliers d’autres travailleurs pour réclamer une indemnisation.

Pour tenter d’apaiser les protestations, Foxconn a proposé aux travailleurs de leur verser 10 000 yuans s’ils décidaient de partir le lendemain. Selon Reuters, quelque 20 000 nouveaux embauchés ont quitté l’usine. (…) Zhou, qui vient d’une région pauvre de la province du Guizhou, a pris les 10 000 yuans après la manifestation et a sauté dans un bus pour rentrer chez lui. Chen a aussi pris ce pactole et est rentré chez lui, dans le Shaanxi. Il est arrivé tôt pour les vacances du Nouvel An lunaire, occasion une fois l’an de retrouver son père, ouvrier dans le bâtiment, et sa mère, également ouvrière dans une usine d’électronique. À la fin de chaque réunion de famille, ils partent chacun de leur côté à la recherche d’un nouvel emploi. « Les usines ne vous offrent peut-être pas une vie formidable, mais au moins vous ne mourez pas de faim », explique Chen.

H… avait prévu de rentrer chez lui à la fin de sa quarantaine, mais une prime l’a fait changer d’avis : pour recruter de nouveaux travailleurs, l’entreprise a encore augmenté les salaires. Le contrat promettait une prime mensuelle de 6 000 yuans (780 euros) si l’embauché travaillait au moins 26 jours complets en décembre et 23 jours en janvier. (…) Après trois jours supplémentaires de quarantaine, il a commencé à travailler sur la chaîne de montage de l’iPhone 14 Pro. À l’intérieur de l’atelier, il a ressenti une sorte d’oppression qu’il n’avait jamais connue dans ses emplois précédents chez Foxconn…

(Source : Viola Zhou, « Rest of World »)

Les femmes et les « petits boulots »

Des chiffres officiels, il ressort qu’on compterait 84 millions de « travailleurs atypiques », précaires, sans statut ni contrat de travail. « Pas de contrat de travail, pas de sécurité sociale, 50 yuans d’amende si vous ne travaillez pas un jour, comment pouvez-vous intimider les gens comme ça ! », s’exclamait un livreur. Et dans cette économie des « petits boulots », le nombre de femmes qui livrent des repas, conduisent des taxis ou des camions augmente rapidement et elles sont doublement pénalisées, explique l’association « China Labour Bulletin » : comme il s’agit de métiers où les hommes sont dominants, et que les algorithmes des plates-formes valorisent les caractéristiques masculines, elles sont désavantagées tant par la rémunération que par la sélection. Or ce secteur est déjà pénalisé par l’absence de contrats de travail, de sécurité sociale, d’assurance contre les accidents du travail et par les arriérés de paiement. De plus, les femmes ne sont pas protégées contre les risques liés à la sécurité que les hommes peuvent mieux contrôler dans des zones dangereuses.

Si, dans l’ensemble, le nombre d’emplois a fortement augmenté dans ce secteur, c’est à cause de la fermeture d’entreprises manufacturières et de services, qui affecte aussi les femmes. Les femmes doivent aussi s’occuper des enfants, elles peuvent accepter moins de courses que les hommes. Si les hommes travaillent 16 heures par jour, les femmes peuvent difficilement faire plus de 10 heures. Cela se répercute sur leur paie, qui peut varier du simple au double car la rémunération à la course augmente avec le nombre de courses effectuées et la distance parcourue.

Deux délégués au congrès de l’ACFTU

« Global Times » (9 octobre) a recueilli les propos de deux délégués, mais pas de délégués des usines Foxconn… : « La présence des plus hauts dirigeants chinois à l’ouverture du 18e congrès national de l’ACFTU montre que le pays accorde une grande importance à la classe ouvrière et au travail des syndicats. Je suis très touchée et je ressens une grande responsabilité », dit Tan Qinzhi, déléguée et instructrice pour les négociations salariales au syndicat du district de Furong à Changsha, province du Hunan. Dans le cadre de son travail syndical, au cours des dix dernières années, elle a aidé les entreprises à signer plus de 1 500 accords collectifs sur les salaires impliquant plus de 80 000 employés et a effectué plus de 800 visites de porte à porte pour aider plus de 160 entreprises de plus de 100 employés.

Mme Tan dit qu’elle continuera à faire la promotion des négociations salariales collectives auprès des employeurs et à améliorer le mécanisme d’incitation à une bonne rémunération des travailleurs qualifiés. « J’ai présenté une proposition visant à mobiliser les cadres syndicaux de base et à renforcer leurs capacités à exercer leurs fonctions, car ils sont directement en contact avec les travailleurs ordinaires », dit-elle.

« La protection des droits est la mission fondamentale des syndicats. Avec mon équipe, je vais continuer à contribuer au système syndical de protection des droits conformément à la loi », déclare de son côté Zhang Shiliang, un délégué et avocat qui a mis sur pied une équipe d’assistance juridique pour aider les travailleurs migrants et les ouvriers dans les « nouveaux emplois ». Zhang dit avoir proposé une réforme globale de la formation des travailleurs de l’industrie en améliorant le système de normes de compétences, leur bien-être et leurs conditions de travail.


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