Lettre n°606, 1er octobre 2023

Lu/Vu

Gâchis et exploitation. 45,5 % des demandeurs d’emploi pour un travail « flexible » (les « petits boulots ») sont des étudiants de premier cycle. L’agence officielle Xinhua confirme (13 septembre) cette tendance : sur la totalité des nouveaux embauchés, 19,1 % sont sur des emplois flexibles.

Editorial

Fête nationale. La semaine de congé qui vient de commencer pour la célébration de la fête nationale nous donne l’occasion de rappeler que la révolution de 1949 en Chine a débouché sur la collectivisation des terres, la fin de la mainmise du capital étranger sur l’économie et la nationalisation des entreprises, constituant ainsi la constitution de la propriété d’État. Le Parti communiste chinois (PCC) monopolise le pouvoir, se fondant avec l’État et interdisant aux travailleurs de disposer de leurs propres organisations. La politique de réforme et d’ouverture du pouvoir adoptée fin 1978 s’est traduite à partir du milieu des années 90 par la réduction de la place des entreprises d’État et par le développement d’entreprises privées. Une masse de travailleurs licenciés ou venus des campagnes (les « migrants ») subissent la féroce exploitation et la négation de tous les droits ouvriers, généralement au profit des multinationales étrangères qui ont profité de l’aubaine. Le nombre de ces « migrants » atteint aujourd’hui 295 millions tandis que les ouvriers des entreprises d’État ne seraient plus que 30 millions…

Gloire au secteur privé… Si tous les secteurs vitaux de l’économie sont toujours aux mains de l’État, on pourrait imaginer que le gouvernement mette en œuvre un vaste plan de redressement à partir du secteur public… Mais non, c’est sur le secteur privé que le PCC compte plus que jamais. La Commission nationale pour le développement et la réforme (il s’agit de l’ancienne commission de planification de l’État) va mettre en place un bureau de développement de l’économie privée, montrant aux entreprises privées qu’elles bénéficient d’un soutien officiel. « La Chine devrait reconnaître plus clairement le statut des entreprises privées tant sur le plan idéologique que politique », dit un ponte de la banque centrale. Que ne ferait-on pour amadouer l’investisseur ?

« Il faut payer les arriérés que vous devez aux entreprises ! », c’est ainsi que le gouvernement sermonne les entreprises publiques et les gouvernements provinciaux, tandis que l’Association chinoise de recherche sur l’économie privée a rédigé un long article dans « le Quotidien du peuple » pour vanter le secteur privé… Foxconn aurait-il des raisons de se plaindre ? Et les autres ? Il y a plus de 70 000 entreprises américaines en Chine et près de 90 % empochaient des bénéfices en 2022… Mais on ne trouve dans le discours officiel aucune consigne pour obliger les patrons à payer les arriérés de salaires pour lesquels des milliers et des milliers de travailleurs se mobilisent chaque jour ! Le pouvoir légitime ainsi les violations de la loi, le travail non rémunéré, bref, les voleurs.

Autres voleurs. La Chine a publié un nouveau plan quinquennal de lutte contre la corruption pour punir « les actes de malversation, les détournements de fonds, les fausses déclarations et l’extorsion de fonds ». Il faut « intensifier les efforts visant à corriger les “tyrans des directions de village”, les “tyrans des cadres de quartier“ et les « tyrans des mines” ». Ça fait beaucoup de monde ; pourtant, les mineurs, les paysans, les travailleurs et le petit peuple connaissent tous ces roitelets engraissés, mais ils n’ont pas droit à la parole.

Et ce sont ces « tyrans » qui, enrichis des pots-de-vin des patrons, interdisent aux ouvriers de s’organiser en syndicats, au nom du « maintien de la stabilité sociale », cette « stabilité » qui leur permet de s’engraisser. Idem pour les entreprises d’État, dont une trentaine ont reçu la visite d’inspecteurs supposés intègres. Résultat : l’intégrité des dirigeants est douteuse et « les problèmes liés aux “quatre styles de travail indésirables” sont prédominants » : « formalisme, bureaucratisme, plaisirs et frasques ».

À la fin du mois dernier a été révélé un cas énorme de corruption dans la province du Shanxi qui a affecté tout le secteur financier de la province. Bilan officiel : sur les 168 margoulins impliqués, 130 sont des officiels du Parti communiste (PCC). La commission anti-corruption de la province a récupéré un total de 2,789 milliards de yuans auprès des bureaucrates impliqués et saisi, confisqué et gelé des actifs d’une valeur totale de 7,673 milliards de yuans liés aux fonctionnaires impliqués et aux entreprises associées, soit 1,28 milliard d’euros au total ! Le secrétaire du PCC de la province vient d’être promu pour prendre bientôt le poste de ministre des Finances…

À Hong Kong, le taux de pauvreté global a atteint 20 % au premier trimestre 2023, ce qui signifie que plus de 1,36 million de personnes vivaient dans la pauvreté, a déclaré Oxfam Hong Kong le 20 septembre. L’étude a révélé que près de 210 000 personnes, soit 6,4 % de la population active de la ville, vivaient dans la pauvreté bien qu’elles aient un emploi, et c’est un travailleur sur dix dans les secteurs du commerce de détail, de l’hébergement et de la restauration. Plus de 80 % de ces personnes occupent des emplois peu qualifiés.

La revendication d’une revalorisation du salaire minimum chaque année pour rattraper l’inflation n’est toujours pas satisfaite. Rappelons que ce salaire minimum augmenté en mai dernier avait été gelé pendant quatre ans ; son pouvoir d’achat est égal aujourd’hui à ce qu’il était il y a douze ans lors de l’instauration de ce salaire minimum. Il faut préserver « les emplois faiblement rémunérés » pour assurer « le maintien de la croissance économique et de la compétitivité de Hong Kong », avait alors dit le pouvoir.

C’est la confédération syndicale HKCTU qui s’est battue pendant des années pour aboutir à l’instauration de ce salaire minimum. Elle a été contrainte à la dissolution et ses dirigeants ont été jetés en prison. « Il est impossible d’organiser un rassemblement ou une marche de grande ampleur aujourd’hui », dit à l’AFP le syndicaliste Denny To (30 septembre). Pour certains militants, les visites de la police sont devenues régulières, mais les détails des conversations avec la police ne peuvent être divulgués en raison de la clause de confidentialité prévue dans la loi de sécurité nationale. Nous y reviendrons.

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On fabrique les iPhone en enfer !

Trois mois dans « iPhone City », l’usine où eurent lieu les émeutes de fin novembre 2022 (2e partie, extraits)

La nature saisonnière des ventes d’iPhone signifie que la plupart des travailleurs ne sont nécessaires qu’à certaines périodes de l’année. L’entreprise maintient désormais son salaire mensuel de base à environ 2 200 yuans [NdT : soit moins que le salaire minimum de Shanghai à 2 590 yuans], ce qui, d’après les travailleurs interrogés, suffit à peine à couvrir les frais de loyer et de nourriture. Pour attirer les travailleurs pendant les pics de production, les heures supplémentaires sont payées jusqu’au double du salaire horaire minimum et des primes lucratives sont versées en fin de mois. Lorsque les commandes d’iPhone diminuent, l’entreprise réduit les heures supplémentaires et met fin aux primes afin de réduire ses effectifs. (…)

En 2022, le recrutement a commencé très tôt. Selon l’« Economic Daily News » de Taïwan, Apple a demandé à Foxconn de commencer à embaucher des mois avant la sortie de l’iPhone 14 afin d’éviter les problèmes liés au Covid-19 ou à la chaîne d’approvisionnement. « Le pic est arrivé tôt », disait une affiche sur le canal WeChat de Foxconn en juillet, illustrée par un sac de pièces d’or. Elle promettait 10 000 yuans de primes [NdT : donc presque cinq mois de salaire !] si les travailleurs s’engageaient et restaient 90 jours. « Si vous ratez cette occasion, vous devrez attendre l’année prochaine », prévenait-on.

En septembre, H… a rejoint Foxconn pour travailler à la maintenance de la robotique : « Foxconn offrait des primes élevées. Je suis donc venu ici ». À l’époque, la politique chinoise du zéro-Covid étant toujours en vigueur, des villes entières pouvaient être bouclées et des usines fermées pour éteindre de petites épidémies. Les travailleurs infectés ou exposés étaient souvent confinés dans des centres de quarantaine de masse pendant des semaines, ce qui les privait de leurs revenus. À l’intérieur de « iPhone City », les travailleurs devaient subir des tests tous les deux jours, mettre à jour leur état de santé au moyen d’une application de l’entreprise et porter un masques sur les chaînes de production.

En octobre, alors qu’Apple s’efforçait de répondre à la demande pour le nouvel iPhone 14 Pro, une épidémie de Covid-19 survenue à Zhengzhou s’est propagée à Foxconn. Les installations de quarantaine étaient tellement bondées que certains travailleurs suspectés d’avoir contracté le Covid-19 ont dû s’installer dans des immeubles d’habitation inachevés. Foxconn a fermé les cantines et imposé des tests quotidiens. Le 13 octobre, elle a mis en place un système de circuit fermé, interdisant aux travailleurs de quitter le complexe et exigeant des nouveaux embauchés qu’ils soient placés à l’isolement pendant au moins trois jours avant d’entrer sur le site. (…)

Certains travailleurs étaient tellement paniqués qu’ils ont escaladé les clôtures et se sont enfuis à pied pour regagner leurs villages à 40 kilomètres alentour. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux à la fin du mois d’octobre montraient des foules rentrant péniblement chez elles le long des autoroutes, avec leurs bagages. Des habitants compatissants ont installé des stands proposant de la nourriture et des boissons gratuites, tandis que des camionneurs proposaient des trajets.

Des travailleurs qui vivaient, comme H…, dans des chambres louées à l’extérieur du complexe de l’usine ont reçu un ultimatum : emménager dans un dortoir de l’usine ou démissionner. H…, qui craignait d’être infecté, a opté pour cette dernière solution et a quitté son emploi à la mi-octobre. Mais une interdiction de sortir a frappé son immeuble d’habitation. Enfermé dans sa chambre de 6 m2 sans aucun revenu, il ne prenait qu’un seul repas par jour. En novembre, H… était toujours confiné dans sa chambre.

Source : Viola Zhou, « Rest of World, 31 janvier 2023

A suivre : l’explosion de fin novembre

NB : C’est en novembre 2022 – et non en octobre comme indiqué par erreur dans la « Lettre » précédente – qu’eurent lieu les affrontements des ouvriers avec la police à Foxconn.

Deux militants au tribunal : Sophia Huang Xueqin et Wang Jianbing

Le 22 septembre dernier s’est ouvert à Guangzhou le procès de Sophia Huang Xueqin, militante des droits de la femme, et de Wang Jianbing, militant des droits ouvriers, deux ans après leur arrestation en septembre 2021. Ils sont accusés d’« incitation à la subversion de l’État » et encourent jusqu’à cinq ans de prison. Elle avait organisé le soutien et la défense de femmes victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle, lui était un informateur très précieux des luttes menées par les travailleurs pour leurs intérêts légitimes, soutenant notamment les ouvriers victimes de maladie professionnelle ou d’accident du travail.

Amnesty International écrit (communiqué du 21 septembre) : « Depuis leur arrestation, ni l’un ni l’autre n’a pu voir sa famille. Par ailleurs, des dizaines de leurs ami·e·s ont été convoqués par la police, qui a fouillé leurs logements et saisi des appareils. Sophia Huang Xueqin aurait été soumise à des mauvais traitements en détention et son état de santé s’est fortement détérioré. (…) En janvier 2023, Sophia Huang Xueqin et Wang Jianbing ont été transférés au centre de détention n° 1 de Guangzhou, dans l’attente de leur procès. Ils seraient détenus en raison de leur participation aux réunions hebdomadaires avec d’autres militant·e·s que Wang Jianbing organisait chez lui. Les autorités chinoises recourent systématiquement à des chefs d’inculpation liés à la sécurité nationale, s’appuyant sur des dispositions très vagues, comme la “subversion de l’État” et l’“incitation à la subversion de l’État”, pour engager des poursuites contre des avocat·e·s, des universitaires, des journalistes, des militant·e·s et des employé·e·s d’ONG. Ces accusations sans fondement sont motivées uniquement par la détermination implacable des autorités chinoises à réprimer les voix critiques, mais les militant·e·s chinois refusent d’être réduits au silence malgré les graves risques qu’ils courent quand ils s’expriment sur des questions dites “sensibles”. »

Le site « China Change » écrit pour sa part (24 septembre) à propos du procès de Sophia Huang Xueqin : « Pour le grave chef d’accusation d’ »incitation à la subversion », l’acte d’accusation, daté du 11 août 2022, consiste en trois maigres pages parcimonieuses. Outre des informations biographiques de base, voilà ce que les procureurs ont trouvé après deux ans d’enquête, qui auraient nécessité l’interrogatoire de plus de 70 personnes ».

À Hong Kong, on arrête d’abord et on voit après…

La police de la sécurité nationale a inculpé une femme qui aurait prétendument perverti le cours de la justice plus de six mois après son arrestation. Elle avait été appréhendée le 11 mars. Cette femme s’appelle Marilyn Tang, 63 ans, et elle est la belle-sœur de Lee Cheuk-yan, l’ancien secrétaire général de la confédération syndicale HKCTU aujourd’hui dissoute. Elizabeth Tang, femme de Lee, avait aussi été arrêtée en rendant visite à son mari détenu, accusée de collusion avec des forces étrangères, mais elle n’a pas été formellement inculpée (HKFP, 26 septembre).

Indiquons qu’au 15 septembre 279 personnes avaient été arrêtées pour des actes et des activités suspectés de mettre en danger la sécurité nationale depuis l’entrée en vigueur de la législation, a précisé le Bureau de la sécurité. Parmi elles, 162 personnes et 5 entreprises ont été inculpées en vertu de la loi sur la sécurité nationale ou de la loi sur la sédition, ou pour d’autres délits. Parmi les 90 personnes qui ont été condamnées ou qui attendent leur sentence, 30 ont été inculpées en vertu de la loi sur la sécurité nationale. Rappelons également les mandats d’arrêt émis par le gouvernement de Hong Kong au début du mois de juillet à l’encontre du syndicaliste Christopher Mung Siu-ta, des anciens parlementaires Ted Hui et Dennis Kwok, des militants Nathan Law, Anna Kwok, Elmer Yuen et Finn Lau, ainsi que de l’avocat Kevin Yam.

Plus précisément, pour les accusés de « tentative de subversion », 31 ont plaidé coupable, 16 ont choisi de rejeter l’accusation. Ces derniers ont siégé au tribunal pendant 115 jours depuis le début du procès en février. En août, la procédure a été ajournée jusqu’à la fin du mois de novembre pour permettre aux procureurs et aux avocats de la défense de préparer leurs plaidoiries. Pour les 31 qui ont plaidé coupable, la plupart sont détenus depuis plus de deux ans et demi et attendent leur sentence. Ils risquent tous une peine d’emprisonnement à vie.


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