Lettre n°605, 15 septembre 2023

Lu/Vu

Un ouvrier : « On fait des heures supplémentaires pour obtenir un salaire plus élevé, mais si le salaire minimum n’est pas augmenté, nous serons tous sur la paille lorsque la situation économique ne sera pas bonne. Exigeons fermement une augmentation du salaire minimum dans tout le pays ! »

Éditorial

Beaucoup de secousses ces derniers temps dans les sommets du Parti communiste chinois (PCC) moins d’un an après le 20e congrès qui avait censément tout réglé. Les médias nous l’assuraient : c’est une victoire indiscutable du secrétaire général Xi Jinping, qui s’est assuré un troisième mandat. Mais à peine nommés en avril, voilà que des ministres « disparaissent » : d’abord celui des Affaires étrangères, puis celui de la Défense, ensuite un général se suicide et deux autres, en charge du cyber-espace et des missiles, sont virés, sans doute pour corruption. Un véritable tremblement de terre qui secoue la structure de commandement de l’Armée populaire de libération, à l’heure où se multiplient dans la région des manœuvres et exercices militaires de diverses alliances à l’instigation de Washington.

Corruption Des centaines de responsables de sociétés d’État ont été arrêtés au premier semestre, par exemple des patrons d’entreprises d’État dans les secteurs de l’énergie, de la construction navale, du gaz et de l’électricité, le superviseur des actifs de l’État à Shanghai, mais aussi les hautes sphères du monopole d’État du tabac, le secteur des soins de santé (hôpitaux et pharmacie), l’ex-chef du PCC de la province de Guizhou, le n° 2 de la province du Shanxi, des banquiers, le patron du géant d’État de l’assurance China Life (40 millions de pots-de-vin) ou encore l’ancien procureur général de Shanghai (6,2 millions de pots-de-vin)… Voilà un bien piètre bilan après dix ans de lutte contre la corruption et avoir arrêté 1,5 million de cadres, du petit apparatchik local aux hauts dirigeants. À quoi servirait d’être au PCC si on ne pouvait pas en tirer profit ? Cette gangrène ne perdure que par l’interdiction faite aux travailleurs et au peuple de tout contrôle des affaires publiques.

« Divorce d’avec le peuple ». Un ponte avertissait : « Le parti tout entier est confronté à un danger qui grandit en raison d’un manque de dynamisme, d’une incompétence, d’un divorce d’avec le peuple, d’un manque d’initiative et de la corruption ». Ainsi parlait Hu Jintao, secrétaire général du PCC prédécesseur de Xi Jinping, le 11 juillet 2011 pour le 90e anniversaire du Parti. Le doyen de l’École d’économie de l’université Fudan de Shanghai (« China Brief », 8 septembre) s’inquiète que « toutes les discussions tournent autour du développement des entreprises et des industries, sans aucune importance accordée aux familles, et très peu d’attention accordée aux questions salariales ».

Comment ces gens-là, qui ne pensent qu’à s’en mettre plein les poches, pourraient-ils relever le pays ? Seuls ceux qui produisent les richesses du paysprenant en main la production pourraient avoir les moyens de redresser l’économie du pays et résoudre les problèmes des travailleurs. « Vous vous êtes trompés de voie, rendez le pouvoir aux travailleurs ! », s’exclamait un militant il y a peu.

Foxconn.

Un syndicat ? A-t-on alors entendu ou vu agir le syndicat pour défendre les droits des ouvriers ? Non, car les dirigeants du PCC donnaient toute liberté à ces patrons pour exploiter leurs salariés. Cette situation a-t-elle changé ? Fin octobre 2022 à l’usine Foxconn de Zhengzhou, des milliers d’ouvriers confrontés au vol de leur salaire et à l’incurie du patron face à l’épidémie de Covid dans l’usine même ont affronté la police anti-émeutes pendant deux jours.

Les ouvriers avaient besoin d’un syndicat pour défendre leurs intérêts, leurs salaires et primes promis. Où était le syndicat ? Interrogés par l’association « China Labour Bulletin » à l’époque de cette véritable émeute, les responsables syndicaux ont admis qu’ils n’avaient pas aidé les travailleurs qui avaient dû fuir l’usine pour échapper au Covid, mais qu’ils avaient surtout aidé le gouvernement municipal. La responsable syndicale de Xinzheng, où l’usine est située, a-t-elle négocié au nom des travailleurs avec la direction de l’entreprise ? « Je ne suis pas très au courant du problème. Lorsque l’épidémie a éclaté ici, la municipalité nous a confié un rôle dans la lutte contre le virus ». Ce que nie le responsable du syndicat municipal de Zhengzhou…

Nous publions de premiers extraits (voir au verso) d’un reportage au cœur de l’« iPhone City ».

Un vrai syndicat, pas un auxiliaire du PCC, de la municipalité ou du patron : voilà ce dont avaient besoin les ouvriers de Foxconn. A Tianjin, les chauffeurs de la compagnie publique de bus se sont plaints sur les réseaux sociaux en ce mois de septembre de ne pas avoir reçu leurs salaires, parfois depuis juin. L’an dernier, fin octobre, ce fut déjà le cas et une employée de la compagnie, à qui « China Labour Bulletin » demandait ce que faisait le syndicat, répondit : « J’ai vu le directeur, le directeur adjoint et le secrétaire général de notre filiale, mais je ne sais pas lequel d’entre eux est le président du syndicat. »

Au début du mois prochain se tiendra le 18e congrès du syndicat officiel ACFTU. Rien n’indique que l’ACFTU ait l’intention de rompre avec ce système où le syndicat est lié aux directions du Parti et de l’entreprise. En revanche, tout indique que les travailleurs cherchent à s’organiser de façon indépendante.

On fabrique les iPhones en enfer !

Trois mois dans « iPhone City », l’usine où eurent lieu les émeutes de fin octobre 2022 (1re partie)

Les ouvriers appellent ces emplois « bosser aux vis ». Jusque récemment, H…, 34 ans, travaillait sur la ligne d’assemblage de l’iPhone 14 Pro dans une usine Foxconn de la ville de Zhengzhou, dans le centre de la Chine. Sa tâche consistait à prendre la coque arrière d’un iPhone et un minuscule câble qui recharge la batterie, à scanner leur code QR, à décoller le ruban adhésif et à assembler les deux parties en serrant deux vis. Il place ensuite le téléphone inachevé sur un tapis roulant qui l’achemine vers le poste suivant. H… devait effectuer cette tâche une fois par minute. Au cours d’une équipe normale de 10 heures, son objectif était de fixer 600 câbles à 600 boîtiers, à l’aide de 1 200 vis. Chaque jour, 600 autres iPhones non assemblés l’attendaient.

À l’exception d’une pause déjeuner d’une heure strictement chronométrée, il passait ses journées à l’intérieur d’un atelier sans fenêtre qui sentait le chlore, vêtu d’une blouse antistatique et d’un masque de protection. S’il a besoin d’aller aux toilettes, il doit rattraper le temps perdu. Derrière la chaîne de montage, des superviseurs chefs de ligne surveillent l’avancement du travail sur un ordinateur et réprimandent fréquemment les travailleurs qui prennent du retard. « J’ai l’impression que nous n’avons aucun droit ni aucune dignité à l’intérieur des ateliers. Certains chefs de ligne ne peuvent pas passer une journée sans engueuler les gens ». H… déteste l’humiliation et le caractère fastidieux du travail à la chaîne, mais il serre les dents. Le salaire en vaudra la peine.

L’usine Foxconn de Zhengzhou fabrique environ la moitié des iPhones du monde. Surnommée « iPhone City », elle couvre une superficie de 5,6 km2 et emploie, à pleine capacité, quelque 200 000 travailleurs. Apple a recours à la fabrication en flux tendu, ce qui signifie qu’elle n’accumule pas de stocks importants de produits, mais qu’elle fait fabriquer les iPhones au fur et à mesure que les consommateurs les commandent. Par conséquent, la saison la plus chargée de la méga-usine commence en septembre ou en octobre, lorsqu’Apple sort ses nouveaux modèles d’iPhone, et se poursuit pendant les fêtes de fin d’année jusqu’au Nouvel An lunaire, qui tombe en janvier ou en février.

Lorsque la demande mondiale de nouveaux téléphones augmente, Foxconn offre des salaires et des primes bien plus élevés que ceux des autres emplois d’ouvriers, afin de s’assurer que ses chaînes de montage puissent tourner à plein régime. Les travailleurs, y compris les migrants ruraux et les étudiants, assument de lourdes charges de travail, sautent des vacances et suivent un calendrier serré afin d’obtenir leur prime à la fin du mois.

L’atmosphère était particulièrement tendue lors de la dernière haute saison. Des épidémies de Covid-19 qui ont perturbé les chaînes de production et une manifestation ouvrière qui a opposé les travailleurs à la police anti-émeutes ont entraîné un retard dans les commandes d’iPhone 14 Pro. Dan Ives, analyste des technologies, a estimé que pendant la crise, Apple perdait 1 milliard de dollars par semaine en ventes d’iPhones. (…) Si H… avait déjà travaillé pour Foxconn, c’était la première fois qu’il travaillait sur la chaîne de montage. Cette expérience lui a laissé l’impression que fabriquer des iPhones revenait à « travailler sous le fouet », ce qui était rendu « supportable », comme l’ont reconnu d’autres travailleurs, par les bons salaires.

« Il est difficile de gagner sa vie ailleurs, alors nous sommes venus à l’usine. Nous n’avons pas d’autre choix que de travailler pour les salaires élevés de Foxconn », dit un autre ouvrier de Foxconn. (…)H…a commencé à travailler pour Foxconn il y a plus de dix ans en tant qu’agent de sécurité. Il vient d’un village du Henan, la province intérieure où se trouve également Zhengzhou, où ses parents vivent de la culture du blé et du maïs. Comme beaucoup de ses camarades de la campagne, il a abandonné l’école à l’adolescence pour trouver du travail à Zhengzhou.

À l’époque, le géant taïwanais de l’industrie manufacturière était confronté à une vague de suicides dans son usine de Shenzhen. (…) H… avait entendu parler des suicides, mais il était enthousiaste à l’idée de travailler pour une entreprise proche de son domicile et jouissant d’une meilleure réputation que de nombreuses entreprises chinoises. À l’époque, se souvient-il, Foxconn versait un salaire de base d’environ 1 200 yuans (155 euros) par mois, comparable aux bons salaires des usines sur la côte, et les salaires étaient payés en temps et heure (…).

Source : Viola Zhou, Rest of World, 31 janvier 2023

A suivre

« Comme il n’y a pas de syndicat qui nous représente, nous nous organisons collectivement »

Un gréviste de Zhongshan Eurotec Electronic

Les quelque 1 100 travailleurs de l’usine Eurotec Electronics de Zhongshan, dans la province du Guangdong, se sont mis en grève pour protester contre la nouvelle politique de la direction en matière de contrôles de sécurité, qui oblige les travailleurs à faire la queue longtemps (sous des pluies diluviennes récemment) avant de pouvoir pointer et contre la stagnation des salaires, qui n’ont pas connu d’augmentation contrairement au coût de la vie.

Ils ont entamé cette grève le 11 septembre, listant plus de vingt revendications particulières. A la direction qui s’est déclarée surprise par cette revendication salariale « soudaine et inattendue » qui accompagnait les demandes de modification des procédures de sécurité, les travailleurs ont rappelé que leur salaire n’avait pas été augmenté depuis plus de cinq ans et que les travailleurs intérimaires gagnaient souvent plus que les travailleurs en pied à temps plein. Et certains se sont plaints du non-versement des primes de fin d’année.

Une lettre de la direction indiquait que les travailleurs, avec cette grève, « sabotaient » l’entreprise. Après le troisième jour de grève, la direction a envoyé une note de service indiquant que les travailleurs qui ne se présenteraient pas aux « quatre contrôles de sécurité » de la journée (outre l’entrée et la sortie !) seraient considérés comme absents. Des avertissements par haut-parleurs invitaient même les travailleurs à ne pas participer à la grève, les menaçant de licenciement pour fait de grève.

Y avait-il un syndicat dans l’entreprise ? Un ouvrier dit : « Les dirigeants syndicaux sont comme des managers et il n’y a peut-être même pas de syndicat dans l’entreprise ». Un autre dit : « Il n’y a pas de syndicat. Comme il n’y a pas de syndicat qui nous représente, nous nous organisons collectivement ». Le 14 septembre, un travailleur a posté une vidéo montrant des représentants du syndicat local en visite dans l’usine. Certains ont suggéré que les travailleurs envoient des représentants pour exprimer officiellement leurs revendications et le travailleur a confirmé dans un commentaire qu’ils s’étaient organisés pour le faire. Le 15 septembre, la direction a ouvert davantage de couloirs pour les contrôles de sécurité, mais les travailleurs sont toujours en grève pour les salaires.

(Source : China Labour Bulletin, 15 septembre)

En bref…

– Le citoyen s’oppose à l’extension des pouvoirs de police du gouvernement : les réseaux sociaux se sont enflammés contre la « mini-loi pénale » qui autoriserait la police à infliger des sanctions administratives plus lourdes pour un plus large éventail de petits délits (tenue vestimentaire…) mais aussi contre « des articles ou des remarques qui portent atteinte à l’esprit de la nation chinoise » (sic). La commission législative a pour l’instant rétropédalé.

– A Taïwan, le Front du travail, la Fédération des syndicats du secteur financier et d’autres groupes syndicaux ont tenu une conférence de presse commune pour demander au gouvernement d’augmenter le salaire minimum de plus de 3,5 %. Ils ont également demandé que cette augmentation soit promulguée au plus tôt. Le président de la Confédération des syndicats de Taipei a rappelé qu’une augmentation de 13 % serait nécessaire pour que la promesse électorale de la présidente Tsai Ing-wen soit tenue (salaire minimum à 30 000 NT$, soit 885 euros, avant la fin de son second mandat).


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