Vu/Lu
L’accusation de « semer la discorde et provoquer des troubles » a été utilisée de manière abusive, selon la Cour suprême populaire (« People’s Court Daily », 19 août). Une enquête menée par le juge principal Teng Wei a révélé « une nette tendance à généraliser l’application » de ce délit par les tribunaux locaux. Et donc ?
Éditorial
Le privé ne répond plus… L’objectif annoncé du gouvernement est de « stabiliser l’emploi dans une perspective stratégique ». Même si le Parti communiste (PCC), qui tient toutes les rênes du pouvoir, a décidé de ne plus publier les chiffres du chômage qui frappe la jeunesse des villes, il est bien conscient que des millions de jeunes sans emploi constituent une bombe à retardement. Une simple étincelle pourrait mettre le feu aux poudres, comme il l’a constaté à la fin de l’année dernière avec les grandes manifestations populaires à propos des mesures insupportables contre l’épidémie de Covid, abandonnées en catastrophe.
Il lance des appels désespérés au secteur privé en lui promettant bien des aides, mais la production industrielle des entreprises privées n’a augmenté que de 2,5 % sur l’année en juillet, contre 3,4 % pour les entreprises publiques. Les analyses montrent que cela dure depuis juin 2022. Comme le secteur privé est composé en grande partie de petites et moyennes entreprises (PME), voire de TPE (très petites entreprises) et qu’une grande partie des emplois dépend de ces entreprises très fragiles, le chômage ne risque pas de baisser lorsque l’activité économique est anémique.
Quand le bâtiment ne va pas… Il devient donc très difficile aujourd’hui de trouver un travail dans un pays où le PCC, à la tête de de l’État et toutes ses institutions, a tous les pouvoirs, mais se révèle incapable de créer des emplois alors que l’économie repose encore sur un socle d’entreprises d’État ! Ce pouvoir a alimenté, laissé croître en outre des entreprises privées devenues des géants comme Evergrande ou Country Garden, au bord de la faillite, et dont la crise et l’endettement (450 milliards pour ces deux-là !) menacent aujourd’hui le système financier du pays. Dirigés par des milliardaires aux pots-de-vin complaisants, ils sont plus proches des paradis fiscaux que des chantiers inachevés pour les acheteurs et à l’arrêt pour les ouvriers du bâtiment.
Cela conduit à des manifestations de travailleurs de la construction pour protester contre les salaires impayés. Au cours des six premiers mois de l’année, « China Labour Bulletin » a compté 50 grèves ou manifestations chaque mois dans ce secteur (et ce n’est qu’une petite partie de la réalité…). Sur de nombreux chantiers de construction liés à de grandes sociétés immobilières, les sous-traitants ne sont pas payés et sont donc dans l’incapacité de verser les salaires. Par exemple, au début du mois de juin, raconte « China Labour Bulletin » (28 juillet), un travailleur migrant de Weinan (province du Shaanxi) a fait savoir sur les réseaux sociaux que ses collègues et lui n’avaient pas été payés depuis 2021 ! Ils ont travaillé sur un projet d’installation hydroélectrique de Country Garden, mais le promoteur et les sous-traitants étaient en plein conflit… Quelle solution pour les ouvriers ? Pas de syndicat à l’horizon pour les aider et même si les travailleurs portaient l’affaire devant les tribunaux, ils estimaient qu’ils avaient peu de chances de récupérer leurs salaires avec une procédure que les larrons s’arrangeraient à faire traîner.
Le syndicat fait des statistiques. Le syndicat officiel ACFTU n’est pas là pour aider les travailleurs, mais il fait par exemple des enquêtes. Il avait fait connaître fin février les résultats d’une longue enquête qu’il avait menée : le nombre total de travailleurs serait d’environ 402 millions, 293 millions seraient des travailleurs migrants ruraux, mais il en ressortait surtout que 84 millions de travailleurs étaient « atypiques », précaires, sans statut ni contrat de travail. Du type de ceux de l’économie des plates-formes, mais manifestement cette évolution funeste de l’emploi se généralise à d’autres secteurs. Pour le plus grand bénéfice du secteur privé…
Au cours de la bataille des livreurs de Zeek à Hong Kong (voir « Lettre » précédente), un observateur notait : « Dans le cadre de ces nouvelles relations de travail, il devrait y avoir de nouvelles lois pour répondre aux droits des travailleurs. Pour l’instant, il ne s’agit que de livraison de nourriture. Mais lorsque de plus en plus d’employeurs comprendront qu’ils peuvent économiser de l’argent en opérant dans ces zones grises juridiques, les travailleurs de plus en plus d’industries perdront leurs protections ».
À l’usine Kong Wai, lesouvriers du textile ont mené une bataille pour leurs salaires et indemnités légales. On en lira (au verso) un récit livré par « China Labour Bulletin ». Le syndicat les a-t-il aidés ? Le syndicat du comté était trop occupé à des activités de propagande, par la mise en service d’une station de services pour les livreurs, par l’organisation d’une foire à l’occasion de la Journée internationale du travail et par la distribution de bouteilles d’eau aux ouvriers qui travaillent en extérieur. Mieux : en juin 2023, quand la direction de l’usine a appelé la police pour en finir avec une manifestation des ouvriers, les responsables du syndicat participaient à une formation avec une session sur « Comment gérer les incidents émergents et l’opinion publique à l’ère des médias universels » ! Après une négociation bidon rassemblant patron, syndicat, administrations locales et Parti, la déléguée s’exclame : « En si mauvaise compagnie, où trouver la justice ? ».
À Hong Kong, le PCC s’est attaché à la destruction des syndicats indépendants. Winnie Yu, la dirigeante du syndicat des personnels des hôpitaux, est passée en procès (voir au verso). Le pouvoir va-t-il lui faire payer la grève massive de cinq jours au début de février 2020 en protestation contre les mesures et personnels insuffisants face à l’épidémie de Covid ? 9 000 grévistes et un syndicat de 300 adhérents en décembre 2019 devenus 18 000 en février 2020…
Merci de penser à vous réabonner ! La « Lettre » n’a pas d’autres ressources…
« Il va y avoir du spectacle ! »
L’usine ferme, les travailleurs s’organisent
L’usine de tricots de laine Kong Wai à Huizhou, dans la province du Guangdong, fournit depuis plus de trente ans des grandes marques, comme Ralph Lauren, Burberry ou Calvin Klein. À son apogée, Kong Wai employait plus de 2 000 travailleurs, mais après les licenciements de 2008 lors de la crise mondiale, l’emploi a continué de chuter : 900 en 2016, moins de 500 en 2021 et 230 cette année.
Les travailleurs restants ont dû faire face à des arrêts de production pour cause de pandémie, à des réductions de salaire et à des baisses des commandes depuis 2020. L’usine a fermé temporairement à plusieurs reprises entre 2020 et 2023, pour finalement reprendre la production en avril 2023. Mais dès cette reprise, les travailleurs ont commencé à croire que la situation ne s’améliorerait pas et beaucoup ont démissionné. Ceux qui sont restés employés malgré le manque de travail voulaient recevoir leurs indemnités de licenciement et les primes d’ancienneté auxquelles ils avaient droit. Mais, en fin de compte, ils se sont aperçus que la loi ne leur accordait qu’une fraction de ce qu’ils espéraient et que la proposition de l’usine était encore plus basse !
La déléguée. Zhang, 38 ans, faisait partie des travailleurs restants. Elle a été élue représentante des travailleurs pour négocier avec l’entreprise. Zhang a été embauchée à 16 ans en 2001, mais son ancienneté n’est prise en compte qu’à partir de 2008, année de l’entrée en vigueur de la loi sur les contrats de travail. Cette année-là, de nombreux employeurs ont signé de nouveaux contrats avec les travailleurs juste avant la date d’entrée en vigueur de la loi, afin d’éviter certains des coûts liés à la nouvelle loi. En août 2019, Zhang gagnait 6 336 yuans (825 euros) par mois en tant qu’ouvrière de préparation. Avec onze ans d’ancienneté, son salaire de base n’était que de 200 euros par mois, ce qui correspond exactement au salaire minimum à Huizhou depuis 2018. La majeure partie de son salaire provenait de la combinaison des heures supplémentaires, des primes de compétence, performance et gratifications. En avril 2023, sa rémunération était tombée à 415 euros, soit la moitié de ce qu’elle gagnait en 2019. La plupart des 200 travailleurs qui ont résisté à la tempête misaient sur le fait qu’ils seraient payés à la fermeture de l’usine, conformément à la loi sur les contrats de travail.
« Il va y avoir du spectacle ! » La déléguée Zhang dit le 26 mai 2023 : « En ce moment, il y a un courant qui mûrit parmi les travailleurs de l’usine, et nous sommes en train de nous unifier. Il va y avoir du spectacle ! »Après la fermeture temporaire d’octobre 2022 à avril 2023, les travailleurs sont retournés à l’usine, mais ils ne travaillaient que huit heures par jour, cinq jours par semaine, ce qui ne leur permet pas de gagner plus que le salaire minimum. Le 30 mai, le patron a averti que les salaires du mois d’avril – qui n’avaient pas été payés à temps – seraient calculés différemment. La raison invoquée ? Les niveaux de productivité des deux derniers mois trop bas, comme si les travailleurs étaient responsables du faible niveau des commandes !
Les travailleurs ont reçu le 31 mai leur salaire d’avril 2023. Ils étaient mécontents de son faible montant et l’ont écrit sur la messagerie WeChat. Zhang proposa une action collective pour les salaires, chacun devant se prononcer publiquement sur la messagerie du groupe : « Collègues qui vous opposez à ce que l’usine nous prive de notre salaire, exprimez vos idées ici. Le silence ne résoudra pas notre problème. » Un à un, les collègues ont répondu : « Je n’accepte pas que l’entreprise réduise nos salaires ! »
Pétitions. Les travailleurs ont adressé une lettre de réclamation à la direction de l’usine, qu’ils ont remise au propriétaire de l’usine le 1er juin. Ils ont transmis leurs griefs aux services administratifs locaux et à la société mère à Hong Kong. Le 9 juin, la direction a fait appel à la police. Le 26 juin, l’usine a expliqué que si les travailleurs avaient perdu au moins 50 % de leur rémunération au rendement, rien n’est illégal car le contrat stipule seulement que les salaires ne peuvent être inférieurs au salaire minimum local. En revanche, la rémunération au rendement est variable… Il n’y aurait donc pas de réduction de salaire ! Avant que la question des salaires d’avril 2023 soit réglée, la direction annonce le 30 juin la fermeture de l’usine pour le… lendemain ! Les travailleurs devaient quitter les dortoirs de l’usine avant le 15 juillet.
Elle précise que les travailleurs ont un choix à faire : accepter l’offre de l’entreprise de recevoir 60 % d’un calcul basé sur les salaires moyens de l’année écoulée et sur l’ancienneté de chaque travailleur. Mais en acceptant cette offre, ils doivent renoncer à d’autres droits prévus par la loi. Ou bien ne pas signer et recourir à des procédures comme l’arbitrage des conflits du travail ou judiciaires. Un directeur s’adresse à une foule de travailleurs en colère, déclarant que l’entreprise ne dispose que de 300 000 yuans de liquidités et que les travailleurs n’obtiendront que 30 % du calcul proposé. Et s’ils n’acceptent pas l’offre et préfèrent attendre la faillite, leur sort risque d’être encore pire…
« Où trouver la justice ? » Le 5 juillet, la direction a invité des représentants du bureau local du travail, de l’inspection du travail, du syndicat officiel et du bureau de la justice à participer aux négociations dans l’usine. Les travailleurs ont élu sept représentants pour négocier le lendemain matin. Zhang a participé aux négociations le 6 juillet et a exprimé en ligne sa déception de voir que l’usine n’avait pas bougé d’un pouce : « Un cochon mort n’a pas peur de l’eau bouillante ! Que pouvons-nous faire, nous, les travailleurs, après avoir utilisé tous les moyens disponibles ? Nous voudrions pleurer, mais nous avons déjà pleuré toutes nos larmes. En si mauvaise compagnie, où trouver la justice ? ». Une trentaine de travailleurs n’ont pas accepté l’offre de la direction et poursuivront leur action en justice.
(Résumé d’un récit de « China Labour Bulletin », 15 août 2023)
La syndicaliste Winnie Yu à la barre pour subversion !
Hong Kong, 23 août : 112e jour du procès pour atteinte à la sécurité nationale. Winnie Yu, ex-présidente de l’Alliance des employés des hôpitaux publics, compte parmi les 47 accusés (en prison depuis plus de deux ans…) qui risquent la prison à vie s’ils sont reconnus coupables par trois juges triés sur le volet. Serait donc un complot pour commettre un acte de subversion que d’organiser une élection primaire (non officielle donc) en juillet 2020 pour désigner les candidats aux élections législatives ! Winnie Yu a plaidé non coupable.
Outre les candidatures par circonscriptions géographiques, les primaires visaient également à choisir un candidat pour le secteur des soins de santé, qui est représenté par un député au sein de l’assemblée législative. En tant qu’infirmière, Winnie Yu a participé à la primaire au titre de ce secteur soins de santé. Elle a déclaré au tribunal que, à la mi-mars 2020, elle avait déjà décidé qu’elle serait candidate à l’élection au Conseil législatif, mais qu’elle n’était pas au courant des projets de primaires. Elle a remporté cette primaire en obtenant plus de trois quarts des voix…
Des nouvelles de Lee Cheuk-yan. L’ancien secrétaire général de la confédération dissoute HKCTU, avec d’autres organisateurs de la gigantesque manifestation du 18 août 2019 (1,7 million de manifestants), avait fait appel d’une condamnation pour avoir organisé cette manifestation. Selon le tribunal (23 août), la présence de ces militants en tête de cortège n’est pas une preuve « de leur implication dans son organisation ». Mais ils restent condamnés pour y avoir participé et, ayant purgé cette peine, Lee Cheuk-yan reste en prison sous l’accusation de complot pour subversion !
En savoir plus sur COMMISSION ENQUÊTE CHINE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.