Lettre n°603, 15 août 2023

Vu/Lu

Pas d’emploi, pas de logement. Les étudiants diplômés en 2022 étaient 11,58 millions. Or 47 % d’entre eux ont dû rentrer chez leurs parents faute de travail et en raison de logements aux loyers inabordables, selon l’agence officielle CNS. C’est même 59% pour l’est du pays, plus « riche ». (Reuters, 9 août)

Éditorial

En résumé, l’économie va mal et le chômage s’étend. Les sanctions toujours renforcées de Washington contre la Chine peut-être commencent-elles à peser tout comme le ralentissement de la demande à l’échelle de la planète comme de la Chine. Importations, exportations, consommation, investissements étrangers, activité manufacturière, tout stagne ou baisse. Et si le pouvoir perçoit cependant une reprise, il la qualifie de « tortueuse », contrariée par de « nouvelles difficultés et de nouveaux défis ». Si reprise il y a, c’est le fait des entreprises d’État, pas du privé. Alors, certains au pouvoir s’interrogent : ne faudrait-il pas un plan de relance ? D’autres pointent le danger de l’endettement massif qu’a généré celui mis en œuvre fin 2008 lors de la crise financière mondiale née aux Etats-Unis. Le gouvernement rappelle que la consommation des ménages doit être un moteur essentiel de la croissance. Oui, mais le citoyen ne consomme pas… surtout s’il est sans emploi. Or s’il y a une chose qui ne baisse pas, c’est bien le chômage.

Les chiffres. Le 17 juillet, les autorités ont publié les chiffres du chômage des jeunes de 16 à 24 ans au mois de juin, qui indiquaient un nouveau record : 21,3 % ! Le même jour, Mme Zhang, une économiste de Pékin, réfute ces chiffres dans un article du magazine « Caixin ». Zhang calcule qu’au mois de mars le taux de chômage des jeunes s’élevait à 46,5 %, et non aux 19,7 % officiels.

Explication par « Asialyst » (29 juillet) : « D’après les chiffres du Bureau national des statistiques de Chine, le pays comptait en mars dernier 96 millions de jeunes urbains, entre 16 et 24 ans. Parmi eux, 32 millions font partie de la force de travail disponible, tandis que 64 millions sont hors du marché du travail. Parmi les 32 millions, se distinguent 25,7 millions d’actifs et 6,3 millions de chômeurs. Quant aux 64 millions qui ne travaillent pas, 16 millions ne sont pas scolarisés, la majorité ayant choisi de vivre aux crochets de leurs parents, ou de tangping, littéralement de “rester allongé”, c’est-à-dire s’extraire délibérément du marché du travail et de la société de consommation. Ou bien ils deviennent des “enfants à temps plein” : des enfants embauchés par leurs parents pour en prendre soin. Si l’on considère ces 16 millions de jeunes comme des personnes sans emploi, à ce moment-là, les chiffres du chômage des jeunes en mars, s’élevaient en réalité à 46,5 % ».

Épilogue provisoire : pour endiguer la fièvre du chômage, les autorités ont cassé le thermomètre et annoncé qu’elles ne publieraient plus ce genre de statistiques avant une réforme de méthode, puisque les chiffres prêtaient à confusion ou à contestation.

Le secteur privé. Le gouvernement a annoncé de nouvelles initiatives de soutien au secteur privé. Aussitôt, Pony Ma, qui dirige le géant des technologies Tencent a salué le nouveau plan. Avant de se séparer de Meituan fin 2022, le fameux Ma aux 35 milliards de fortune avait exploité les millions de livreurs de cette société. À la mi-juillet, le Premier ministre Li Qiang lui-même a réuni les géants des plates-formes – Meituan, Alibaba et les autres – et leur a promis monts et merveilles. Bref, il va aider des entreprises qui génèrent des milliardaires mais qui ont licencié de 4 à 10 % de leurs employés l’année dernière, selon les calculs de la revue « Caixin » (12 août).

Au même moment, on apprend que « des livreurs de Shanghai signent le premier contrat collectif » (voir au verso). Cet accord collectif concerne les livreurs de la plate-forme Ele.me, filiale d’Alibaba, la rivale de Meituan.En janvier 2022, la Commission nationale du développement et de la réforme (CNDR) avait publié un document sur la croissance saine des plates-formes Big Tech, appelant à accroître les droits et les intérêts des employés « flexibles ». Et donc c’est le syndicat officiel ACFTU qui a réuni 175 délégués censés représenter les 3 millions de livreurs de Shanghai et des alentours. On ne connaît malheureusement pas encore le détail de cet accord, par exemple en quoi consiste l’assurance accident de travail…

L’accident. Yang Xiaobing est livreur de repas… pour Meituan ! À vélo, il est renversé en pleine livraison par un camion et souffre d’une fracture de la jambe. Avec les tracasseries et délais des assurances, il ne peut régler l’intervention à l’hôpital. La solidarité ouvrière se met en place et, en dix jours, la somme nécessaire fut rassemblée par les livreurs eux-mêmes (voir au verso).

Chen Guojiang, ce livreur qui fut le dirigeant de l’Alliance des livreurs regroupant des milliers de ses collègues et à ce titre fut longuement détenu par la police, a participé à l’organisation de cette solidarité. Il explique : « Même si nous avons une assurance maladie, et même si Meituan nous déduit des frais pour l’assurance accident, nous devons tous contribuer pour aider Yang. Nous savons bien que la plate-forme ne s’est jamais souciée de nous – lorsque nous sommes blessés, il faut d’abord passer par l’arbitrage du travail pour confirmer les relations de travail – et pourtant, chaque jour, ils nous prélèvent ces 3 yuans d’assurance accident ». Il ne suffit donc pas d’avoir souscrit une assurance accident…

Et à Hong Kong… Ce sont finalement 300 livreurs qui, depuis octobre 2022, ne touchaient plus de salaires de Zeek, la plate-forme qui les employait. Ils se sont longtemps battus. « Nous avons gagné, mais nous ne sommes pas heureux, parce que l’employeur n’a pas eu son châtiment », a déclaré une livreuse. C’est en effet un fonds d’indemnisation public qui s’est substitué à l’employeur qui s’est déclaré en faillite, pour verser une partie seulement des salaires dus.

Un livreur de Foodpanda en grève avait dit : « Tout le monde comprend que 2019 a été un tournant important. (…) Dans le passé, j’aurais pu accepter avec résignation des réductions de salaire, mais depuis 2019, nous avons tous appris une nouvelle façon de résister à l’injustice : la grève ».

Merci à tous les lecteurs qui se sont réabonnés durant l’été.

Entraide ouvrière chez les livreurs

Yang Xiaobing est livreur à vélo. Le 28 février dernier, il est renversé en pleine livraison par un gros camion à l’est de Pékin. Bilan : fracture de la jambe. Yang fait partie d’un groupe de livreurs WeChat (célèbre application de messagerie en Chine) auquel il lance un appel : il lui faut rassembler des fonds pour l’intervention chirurgicale car la demande d’attestation d’accident du travail prend du temps – et nécessite la coopération de l’employeur – et l’assurance qu’il a souscrite par l’intermédiaire de la société de la plate-forme ne peut y répondre, rapporte « China Labour Bulletin » (13 juillet).

Chen Guojiang, qui fut le dirigeant de l’Alliance des livreurs, lança de son côté, sur ses réseaux, un appel à contribuer financièrement pour aider Yang car, dit-il, « si l’intervention n’est pas effectuée à temps, il est très probable qu’il en résultera une invalidité grave à vie ! ». En dix jours, la somme nécessaire fut rassemblée par le groupe de Yang Xiaobing dans un fantastique élan de solidarité.

Yang explique : « Le confinement pour l’épidémie est arrivé d’un seul coup. Il suffit d’une phrase pour être enfermé chez soi. Nous avons essayé à plusieurs reprises de faire appel de cette politique pour les livreurs, mais cela n’a servi à rien. Tout le monde s’en moque. La ville et le comté se renvoient la balle. Nous avons subi trop de choses injustes au cours de ces trois années. Des choses… la vie au bas de l’échelle… vous ne pouvez même pas imaginer ». Il connaît bien le processus administratif pour être indemnisé d’un accident du travail : il a en effet été victime d’un accident du travail certifié par son entreprise d’État, mais n’a jamais pu percevoir le moindre centime. Une autre fois, sa demande d’indemnisation n’a jamais été acceptée.

Toucher son dû, c’est le parcours du combattant : Yang Xiaobing travaille pour le géant Meituan dont le siège est à Pékin. Mais c’est une plate-forme qui se situe à Langfang, à une centaine de kilomètres du siège, qui lui donne le travail. C’est une autre société, située dans une autre province, le Henan, qui lui verse ses salaires. Enfin, c’est une quatrième société, basée dans une troisième province (à Nanchang dans le Jiangxi) qui s’occupe des cotisations et impôts !

Chen Guojiang pose cette question : « Je ne sais pas si c’est moi qui suis “malade” ou si c’est la société qui est “malade”. De nombreux livreurs de repas ont enduré tant de choses ces dernières années, mais personne ne se soucie d’eux lorsqu’ils sont victimes d’accidents tragiques. Je ne sais donc pas qui est malade : la société, les plates-formes de livraison de repas ou nous, les livreurs. Qui peut me répondre ? ».

« Des livreurs de Shanghai signent le premier contrat collectif de Chine »

Voici comment le site Shine du très officiel « Quotidien de Shanghaï » présente cet accord le 14 juillet (traduction de la Commission Enquête Chine).

« Une garantie écrite protégeant les droits et intérêts des livreurs de repas a été approuvée, couvrant un large éventail de domaines tels que le paiement, la protection du travail, l’assurance accident et la formation professionnelle. Le premier contrat collectif couvrant l’industrie de la livraison de repas en ligne a été signé jeudi par la plate-forme de livraison Ele.me, basée à Shanghai, et couvre plus de 3 millions de livreurs, selon le syndicat [Ndlr : officiel ACFTU] de Shanghai.

En réponse aux préoccupations et aux demandes des livreurs, le contrat comprend des clauses selon lesquelles les frais de livraison doivent être basés sur des facteurs tels que la distance et le temps de livraison, les conditions météorologiques, les itinéraires, la consommation et le niveau des prix, ainsi que l’assurance accident et la distribution accrue de casques intelligents.

Trois annexes collectives ont été signées en même temps, couvrant le salaire, la sécurité et la santé au travail, ainsi que la protection des droits et intérêts des livreuses. “Les intempéries, les assurances et les stations de repos sont les éléments les plus importants pour les livreurs, et les contrats collectifs permettent de garantir nos droits et intérêts légaux”, a déclaré Zong Bo, responsable de plus de 200 livreurs dans deux stations.

Un congrès des travailleurs d’Ele.me, auquel ont participé 175 représentants des livreurs et du personnel de service de sept régions de l’est de la Chine, s’est tenu en même temps. Huang Hong, secrétaire du parti et vice-président du syndicat général de Shanghai, a déclaré que de tels contrats seraient étendus à d’autres entreprises du secteur. Ele.me a déclaré qu’elle renforcerait encore les garanties des livreurs par des mesures telles que l’exonération des frais d’inscription à l’université, des fonds pour les employés dans le besoin et davantage de stations de repos à l’avenir. »

Livreurs à Hong Kong : quand le syndicat officiel s’en mêle…

Un groupe de 35 livreurs avait accusé à l’automne la plate-forme Zeek, basée à Hong Kong, de ne pas avoir payé leurs salaires depuis des mois, certains affirmant qu’on leur devait plus de 100 000 $HK (12 000 euros). « Étais-je censée me nourrir, faire le plein de ma camionnette ou payer mes factures avec 500 euros ? J’ai finalement dû emprunter de l’argent à mes amis pour survivre », dit une livreuse. La fédération syndicale FTU, proche du pouvoir, a demandé aux autorités du travail d’intervenir et d’enquêter. Le directeur de Zeek avançait diverses explications. Un parlementaire répondit alors : « Il peut dire qu’il met à jour son système, qu’il déménage, qu’il a de la fièvre ou qu’il a attrapé le Covid-19, peu importe pour nous. Le problème, c’est que le salaire dû doit être versé dans un certain délai aux employés, conformément à la loi ».

Mais, le 14 juillet, la FTU fait savoir que ce sont 300 employés auxquels on doit 13 millions de dollars HK (1,6 million d’euros) ! Or la société est en liquidation… et la date limite de dépôt des demandes pour les fonds est passée. La secrétaire du syndicat des services de la FTU dit qu’elle a passé beaucoup de temps à cette affaire. Peut-être, mais force est de constater que les employés n’ont toujours pas pu toucher leur dû des mois plus tard. Un tribunal du travail avait pourtant confirmé que les livreurs de Zeek devaient bien être considérés comme employés et non comme autoentrepreneurs.

M. Luk, un parlementaire, charge le ministre du Travail : « Je ne dis pas qu’il traîne des pieds, mais il n’est pas assez agissant. Il sait que ce problème dure depuis des années [Ndlr : avec les livreurs en général] et que ça ne fait qu’empirer ». Il demande une révision de la loi pour les travailleurs précaires. (Source : RTHK, 14 juillet)

La famille de Christopher Mung harcelée

Syndicalistes à l’amende

Le frère, le beau-frère et le neveu de Christopher Mung ont été embarqués par la police à leur domicile de Sha Tin le 18 juillet. « Ils sont tous soupçonnés d’aider des personnes recherchées par la police à continuer à commettre des actes et à se livrer à des activités qui mettent en péril la sécurité nationale. L’enquête est en cours et d’autres opérations, y compris des arrestations, pourraient être effectuées », déclare la police.

Les proches de Mung ont été interrogés pour savoir s’ils connaissaient le lieu où se trouvait le militant en exil et s’ils avaient eu des contacts avec lui ou s’ils lui avaient offert un soutien financier. Ils n’ont pas été arrêtés et ont été relâchés après avoir fait leur déposition. Des proches d’autres militants ont aussi été interrogés par la police. Le ministre de la Sécurité, Chris Tang, affirme rechercher « les contacts, les alliés et les personnes qui financent les suspects dans les coulisses ». (HKFP, 16 juillet).

Tsang Ho-yuen, Yung Ka-man, Wong Chun-yu et May Lam, du syndicat général de la construction de sites (qui était affilié à la confédération HKCTU avant sa dissolution), ont comparu au tribunal le 3 août, accusés d’avoir provoqué un rassemblement interdit autour d’un stand de rue qu’ils avaient tenu le 6 mai 2020 pour distribuer des fournitures contre l’épidémie de Covid. Ils ont été reconnus coupables car le slogan « Cinq revendications, pas une de moins » y était proféré. Verdict : une amende de 6 000 HK$ (720 euros) pour chacun.


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