Lettre 593, 15 février 2023

VU

Huang Xueqin, journaliste et militante féministe, et Wang Jianbing, militant des droits ouvriers, ont passé 500 jours en détention sans procès. Depuis leur arrestation pour « incitation à la subversion du pouvoir d’État », les deux sont détenus à Guangzhou sans pouvoir voir leur famille ou leur avocat.

Éditorial

Des milliers de retraités dans la rue. Mercredi 8 février, une foule de retraités s’est rassemblée devant les bâtiments du gouvernement municipal de Wuhan pour exprimer son refus de la réforme de l’assurance maladie décidée par la ville au début du mois. Ils avaient promis de revenir la semaine suivante s’ils n’étaient pas entendus, c’est ce qu’ils ont fait par milliers le 15 février ! Cette réforme touche 2 millions de retraités de la ville (voir au verso). D’autres villes et provinces ont d’ores et déjà annoncé leur propre réforme à venir. En décembre et janvier déjà, des retraités de Guangzhou avaient contesté la décision de la municipalité de réduire la part des fonds de l’assurance maladie déposés sur leurs comptes personnels.

Dans un pays où les manifestations sont de fait interdites – il faut en principe une autorisation administrative qui n’est jamais accordée –, des retraités en ont donc organisé plusieurs en ce début de février. Tout comme cette foule d’ouvrières de la confection a défilé à plusieurs reprises à Dongguan pour protester contre leur licenciement et pour leurs droits (voir au verso).

Les manifestations de fin novembre et début décembre 2022 à Foxconn et dans les grandes villes contre la politique du zéro Covid ont constitué un appel d’air, donnant audace et confiance. Et, chose remarquée par beaucoup d’observateurs, aussi bien à Dalian qu’à Wuhan, les manifestants ont entonné L’Internationale, « reprise désormais à chaque mouvement de contestation en Chine », constate RFI (10 février), peut-être pour « accuser le parti de s’éloigner de ses origines » (« The Guardian », 15 février).

Auparavant, l’accès aux soins était en effet gratuit, mais la politique de réforme et d’ouverture des années 80 a mis fin à cette gratuité et le poids des dépenses de santé pour les travailleurs et leur famille n’a cessé d’enfler depuis. Car s’il existe bien un système d’assurances publiques de santé qui couvre largement la population, il est géré au niveau local et le panier de soins pris en charge varie avec le statut du travailleur et la localité. « Les régimes d’assurance médicale des résidents urbains et ruraux n’ont versé qu’environ 798 yuans (environ 110 €) en moyenne par personne en 2020, ce qui est à peine suffisant pour franchir la porte d’un grand hôpital. Le principal fonds d’assurance médicale de base des travailleurs urbains, quant à lui, a versé en moyenne 3 730 yuans par personne. En 2019, les dépenses d’hospitalisation par personne ont atteint 9 848 yuans, dépassant de loin les prestations par personne versées par l’un ou l’autre régime d’assurance », rapportait « China Labour Bulletin » dans une étude (août 2021).

Problèmes en vrac. Alors que va s’ouvrir la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire, les députés vont-ils s’emparer des problèmes qui assaillent la masse des travailleurs ? Depuis des années, la politique officielle vise à relancer la consommation, Xi Jinping ayant même lancé une campagne pour la « prospérité commune » en 2021. Au moins 25 des 31 gouvernements provinciaux ont inscrit l’augmentation de la consommation des ménages parmi leurs objectifs politiques pour cette année. Mais…

Questions : « Comment le fait d’obliger les retraités à payer davantage pour les soins de santé peut-il encourager les gens à dépenser et à consommer au lieu d’épargner encore plus en vue de la retraite et des inévitables dépenses de santé ? » (Sinocism, 15 février). La population a baissé pour la première fois depuis soixante ans. « Qui a encore le courage d’avoir des enfants ? Le taux de chômage est élevé chez les jeunes. Le coût de la vie a augmenté, notamment les frais de scolarité d’un enfant », dit un trentenaire à l’AFP (17 janvier). L’activité du secteur manufacturier chinois s’est contractée pour le sixième mois consécutif en janvier, lit-on dans la presse. Des dizaines de millions de travailleurs, jeunes et moins jeunes, sont sans travail, des milliers d’usines ont fermé à Dongguan, par exemple (voir au verso). N’est-il pas indispensable que les travailleurs aient le droit de s’organiser librement pour défendre leurs intérêts ? Poser la question, c’est déjà y répondre.

« Maintenir l’ordre social ». Le 7 février à l’École centrale du Parti communiste, Xi Jinping s’est adressé aux membres du nouveau comité central et autres pontes. Une des recommandations fut « Maintenir la sécurité nationale et l’ordre social tout en laissant une place à la “vitalité” ». Quelle « vitalité » quand le fabricant de puces Yangtze Memory Technologies, entreprise d’État, réduit ses effectifs de 10 % et met à la porte des appartements qu’il loue ses employés licenciés à Wuhan ? « Maintenir l’ordre social » est en fait le maître mot, et le quotidien des affaires « Financial Times » semble s’inquiéter de cette situation où « les travailleurs chinois savent ce dont le pays a besoin bien avant que les dirigeants ne s’en rendent compte », avec des syndicats officiels « relégués à l’organisation de loteries » (voir au verso).

« Maintenir l’ordre social » à Hong Kong pour, selon les dirigeants, « restaurer la stabilité dans le pôle financier mondial afin que celui-ci puisse prospérer » (Reuters, 15 février), voilà pourquoi il fallait frapper les organisations syndicales indépendantes du pouvoir et emprisonner les dirigeants de la confédération syndicale HKCTU. Le procès qui vient de s’ouvrir pour « complot en vue de commettre un acte de subversion » et qui doit durer quatre-vingt-dix jours va juger des citoyens et militants d’opinions très diverses (47 au total), mais qui tous étaient attachés aux libertés démocratiques fondamentales.

Le 24e Banquet mettra à l’honneur la défense des syndicalistes de la HKCTU aujourd’hui derrière les barreaux et les militants qui poursuivent le combat, soit à Hong Kong, soit depuis leur exil, pour la défense des travailleurs. Christopher Mung, directeur de Hong Kong Labour Rights Monitor, est de ceux-là. Accueillons-le nombreux le vendredi 10 mars prochain à Paris !

Inscription à comenchine@wanadoo.fr (participation aux frais : 20 euros, étudiants : 10 euros, chèques à l’ordre de Commission Enquête Chine, 25 rue Ledion, 75014 Paris)

Les retraités dans la rue pour défendre leur assurance maladie

L’ONG China Labor Watch écrit (15 février) : « Le 8 février, les travailleurs retraités de Wuhan sont descendus dans la rue pour protester contre la réforme de l’assurance médicale. Aujourd’hui, 15 février, ils se sont à nouveau rassemblés au parc Zhongshan pour protester contre la réforme de l’assurance maladie qui réduit leurs prestations. On a chanté L’Internationale lors du rassemblement. » Des centaines de personnes se sont également rassemblées ce même 15 février à Dalian, dans le nord-est du pays. Dans le centre du pays, à Wuhan, ils étaient des milliers à manifester face à des policiers en uniforme sur plusieurs rangs (vidéo sur https://chinadigitaltimes.net/2023/02/netizen-voices-retirees-in-wuhan-dalian-protest-proposed-medical-insurance-cuts/).

Quelle est cette réforme ? La réforme mise en œuvre à Wuhan prévoit désormais que 2,5 % de la pension de base moyenne des retraités de la ville en 2021 seront versés sur leur compte personnel d’assurance maladie. Le taux était d’environ 5 % auparavant… Cette baisse à 2,5 % entraîne automatiquement une baisse des remboursements. Le montant de l’allocation mensuelle de remboursement versée par la municipalité a baissé de 260 à 83 yuans (de 35 à 12 €). « On avait tout juste de quoi se couvrir en cas de grippe, il nous reste à peine de quoi acheter une boîte de médicaments », dit un manifestant, tandis qu’un autre s’adresse au gouvernement : « Comment pouvez-vous réduire les aides médicales alors qu’il faudrait au contraire les augmenter. Les personnes âgées ont déjà du mal à vivre » (RFI, 9 février). En outre, la réforme ajoute une franchise de 500 yuans avant tout remboursement et de nombreux médicaments ne sont plus couverts par l’assurance.

Une retraitée de Wuhan s’est plainte de la réforme de l’assurance maladie auprès des autorités en ces termes : « En apparence, 4 000 yuans peuvent être remboursés par an, mais le montant réel du remboursement n’est que de 1 300 yuans. Et les médicaments utiles ne sont plus pris en compte par l’assurance maladie, seuls les médicaments inutiles sont remboursés, ce qui équivaut à un autofinancement par les retraités des dépenses de santé ».

« Rendez l’argent de l’assurance maladie », a crié la foule à Wuhan

Cette colère s’est trouvée alimentée par le fait que les bureaucrates ne sont pas affectés par ces réformes et changements : les cadres et retraités du Parti communiste chinois ont toujours eu accès aux traitements médicaux aux frais de l’État, sans avoir à payer une quelconque assurance maladie. Les fonctionnaires des administrations ont droit à une assurance médicale en plus du régime d’assurance maladie des travailleurs 

A Dongguan, 1 700 ouvrières à la porte !

« C’était pourtant une bonne usine. C’est l’usine où les salaires sont les plus élevés à Dongguan. Les employées de première ligne travaillant à la pièce sont payées environ 8 000 yuans (quatre fois le salaire minimal de la ville) par mois et bénéficient de quatre jours de congé par mois », dit un ancien de l’usine (« China Labour Bulletin », 10 février). Mais quand l’usine de sous-vêtements Gogo, qui fournit notamment des grandes marques étrangères de luxe, connaît une baisse de régime, les patrons hongkongais mettent purement et simplement la clé sous la porte et laissent sur le carreau les 1 700 ouvrières. Et la « bonne usine » viole les lois du travail comme toutes les autres…

« En vertu de la loi sur le contrat de travail, en cas de licenciement collectif ou de fermeture d’entreprise, les employés ont légalement droit à une indemnité de licenciement calculée en fonction du nombre d’années travaillées dans l’usine (articles 46 et 47), un préavis de 30 jours doit être donné (article 41) et l’employeur doit organiser des consultations avec les travailleurs ou le syndicat et présenter un rapport sur les licenciements au département du travail », rappelle « China Labour Bulletin ». Or le préavis de fermeture de l’usine Gogo, daté du 10 janvier, ne respecte pas l’obligation de 30 jours et si l’on se fie aux manifestations des ouvrières dans la rue on peut être certain que, dans le solde de tout compte, ni les salaires, ni les avantages sociaux, ni les indemnités de licenciement ne sont conformes à la loi.

Le 5 janvier déjà, elles avaient manifesté pour leurs cotisations sociales et pour toucher leur salaire. Et le 10 janvier, la direction leur a intimé l’ordre de faire leur valise dans la semaine. Le 14 janvier, elles avaient à nouveau manifesté. À la suite de négociations avec l’administration municipale (pas avec le syndicat officiel ACFTU !), il semble que la direction a assuré une indemnité de rupture et le paiement de toutes les cotisations obligatoires ainsi que l’allocation de logement, ce qui est plutôt rare dans de telles circonstances. Les ouvrières n’étaient cependant pas satisfaites des indemnités proposées : « On est amèrement déçues ».

3 000 usines fermées en six mois à Dongguan !

« China Labour Bulletin » cite un article (site « awyerwu », 13 janvier). On y lit : « Selon certaines statistiques incomplètes, le premier semestre 2022 à Dongguan a vu la fermeture de plus de 3 000 usines. Trois ans d’épidémie ont accéléré la transformation de Dongguan, avec l’élimination progressive d’un grand nombre d’industries manufacturières de bas de gamme. Aujourd’hui, un grand nombre d’usines de Dongguan ont été délocalisées et fermées. Ce qui était autrefois une usine de 10 000 personnes est devenu une usine de 1 000, voire de 100 personnes.

Rien qu’en 2022 un certain nombre d’entreprises avaient déjà annoncé des arrêts de production et des congés, parmi lesquelles de nombreuses usines connues et bien établies : en mars, la papeterie Nanjie, qui employait 10 000 personnes et produisait 60 % de la papeterie mondiale, s’est retrouvée lourdement endettée et a annoncé sa fermeture en raison de l’épidémie. En juillet, Dongguan Cooper Electronics Factory, une usine de plus de 6 000 personnes à l’époque de sa gloire, ne comptait plus qu’un millier de travailleurs lorsqu’elle a fermé ses portes ; en juillet, Jingli Plastic Electronics, une usine de jouets vieille de trente ans, a annoncé sa fermeture. En août, Dongguan Aigo Electronics, une usine vieille de trente-six ans et employant plus de 20 000 personnes à l’époque de sa gloire, a été déclarée fermée en raison de dettes élevées et d’un fardeau écrasant. »

La répression des grèves ne fait qu’alimenter le mécontentement en Chine

Extraits du « Financial Times », 13 février 2023

(…) De nombreux débrayages similaires [Ndlr : à celui de Foxconn] ont eu lieu en raison des restrictions imposées par le Covid dans les usines de toute la Chine. Aucun de ces débrayages n’a été organisé par des syndicats officiels. Les syndicats indépendants sont illégaux en Chine ; les syndicats sont obligatoirement sous le contrôle du gouvernement local, qui, le plus souvent, se range du côté de la direction pour réprimer les troubles. En conséquence, ces syndicats sont relégués à l’organisation de loteries et, tout au plus, d’événements sociaux occasionnels.

Mais rendre la grève plus difficile ne supprime pas les conditions qui poussent les travailleurs à faire grève. Au contraire, cela pousse le mécontentement dans la clandestinité. Et sans négociation, il est difficile d’éviter les conflits. Le nombre de grèves sauvages en Chine a augmenté au début des années 2010, atteignant un pic de près de 2 800 incidents en 2015, selon le groupe de défense China Labour Bulletin. Cette année-là, la police a arrêté des militants syndicaux dans toute la région manufacturière du sud de la Chine afin de les dissuader de s’organiser. Aujourd’hui, les problèmes mêmes pour lesquels ces militants détenus se battaient – congés de maternité, soins médicaux et pensions – sont à l’origine de la faible fécondité, de l’inégalité des soins de santé et de la pauvreté des personnes âgées, problèmes auxquels le Parti communiste tente de s’attaquer. Les travailleurs chinois savaient ce dont le pays avait besoin bien avant que les dirigeants ne s’en rendent compte.


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