Lettre 592, 1er février 2023

Liu Yanping, ancien chef de la lutte contre la corruption au ministère de la Sécurité d’État, a été condamné à la peine de mort avec sursis pour avoir touché 35 millions d’euros de pots-de-vin en vingt ans d’arrangements divers, opérations commerciales et gestion d’affaires juridiques.

Éditorial

« Probable »… « L’économie chinoise devrait s’améliorer et il est fort probable qu’elle atteigne un taux de croissance normal en 2023 », a déclaré le vice-Premier ministre Liu He au Forum de Davos le 17 janvier. Cette croissance, le FMI la prévoit à 5,2 %. Mais on se souvient que l’an dernier ce fut 3 % alors que tous avaient prédit 5 %… En fait, « la situation inquiète les citoyens chinois, d’autant que leurs dirigeants nient les problèmes. “C’est simple, ils n’avaient rien prévu [pour la sortie de la politique 0 Covid] alors qu’ils avaient trois ans pour le faire” », rapporte Franceinfo (20 janvier), qui a interrogé des chercheurs : selon Jean-Louis Rocca, « les choses se jouent sur la question de l’emploi, de la prospérité et de la reproduction de la classe moyenne ». Et « si l’économie ne repart pas, les Chinois pourraient perdre la conviction que leur gouvernement fait mieux que les autres ». Cela « pourrait avoir des conséquences totalement imprévisibles », estime Stéphanie Balme.

Où sont les ouvriers ? « Les jeunes manifestent moins d’enthousiasme pour le travail dans les industries à forte intensité de main-d’œuvre », constatent les auteurs d’un rapport officiel sur les « cols-bleus ». Le 3 février, la revue « Caixin » révèle que les provinces côtières du Guangdong et du Fujian se retrouvent contraintes d’affréter des avions pour tenter de rapatrier les travailleurs migrants qui étaient retournés dans leurs familles pour les vacances du Nouvel An, mais qui ne sont pas revenus… se faire exploiter. « Ces vols, ainsi que d’autres mesures visant à remettre les ouvriers au travail, illustrent la gravité de la pénurie actuelle de main-d’œuvre dans les centres de production côtiers de la Chine, au moment même où les usines touchées par le Covid accélèrent la production après les fêtes », lit-on.

On comprend ces ouvriers, migrants pour la plupart, qui ont été dupés, volés, protestant sans aucun secours des syndicats officiels pour toucher leur salaire et primes promises. De ces protestations « Financial Times » (25 janvier) a tiré un article titré « Les travailleurs migrants chinois font l’objet de mesures de répression pour avoir manifesté de manière “malveillante” contre des salaires impayés » (voir au verso).

Un patron « travailleur modèle » ! Le syndicat officiel ACFTU non seulement n’aide pas les ouvriers à toucher les salaires dus, mais il félicite et récompense d’honneurs les patrons qui violent la loi ! « China Labour Bulletin » (10 janvier) expliquait ainsi comment l’usine Zybio avait licencié des milliers d’ouvriers du jour au lendemain (voir « Lettre » précédente) : Zybio n’avait pas besoin de donner un préavis ni de verser des indemnités de licenciement puisque les travailleurs n’avaient pas de contrat d’embauche à plein temps : recrutés par des agences dédiées, ils étaient payés à l’heure ! Et tout cela avec la bénédiction de l’ACFTU ! Entre avril 2020 et avril 2022, Zybio « a reçu de nombreuses récompenses de la part des différents niveaux du syndicat officiel chinois. En octobre 2021, le président de l’entreprise a été nommé “travailleur modèle de Chongqing” par le syndicat municipal. En avril 2022, l’ACFTU au niveau national a décerné à Zybio la plus haute distinction décernée par le syndicat : la médaille nationale de la fête du travail du 1er Mai » !

Syndicats indépendants. Le pouvoir, monopolisé par le Parti communiste chinois (PCC), ne tolère pas que les travailleurs s’organisent par eux-mêmes, qu’ils disposent de syndicats. C’était le cas en Chine continentale dès le début du régime, mais c’est aussi ce qui menace désormais les travailleurs de Hong Kong depuis l’adoption de la loi sur la sécurité nationale, la mise à mort de la confédération syndicale indépendante HKCTU et du syndicat des enseignants et l’emprisonnement de dirigeants syndicaux. Zheng Yanxiong, le nouveau chef du bureau de liaison de Hong Kong avec le gouvernement de Pékin, « chérit la présence de l’ordre et attend avec impatience que Hong Kong libère davantage la force motrice de la prospérité afin de faciliter le passage de l’ordre à la prospérité ».

L’ordre ? « Cet homme issu de la Sécurité nationale est surtout connu pour avoir réprimé les manifestations anti-corruption qui avaient éclaté à Wukan, un village du Guangdong, en 2011, après la mort d’un militant en garde à vue » (AFP, 17 janvier). Après la nomination de Lee, l’ancien chef de la police, à la tête du gouvernement de Hong Kong, on est certain que le maintien de l’ordre et donc la répression sont inscrits à l’ordre du jour sur tous les plans. D’autant que Lee a demandé au Bureau de la sécurité de formuler un deuxième projet de l’article 23 de la Constitution, article qui avait déclenché les grandes manifestations : il devrait cibler « les activités d’espionnage, les organisations déguisées et les nouvelles technologies, ainsi que d’autres moyens ».

La solidarité ouvrière. La Commission Enquête Chine, dont la devise est « le droit des travailleurs à l’organisation indépendante ne connaît pas de frontières », a donc rencontré une délégation de Hong Kong Labour Rights Monitor (HKLRM), un observatoire des droits ouvriers à Hong Kong, animé par des dirigeants de la HKCTU en exil. HKLRM écrivait en janvier : « Nous continuerons à développer notre réseau avec les syndicats du monde entier. Nos calendriers sont plus chargés que l’année dernière. Jusqu’à présent, nous avons reçu des invitations de syndicats et de confédérations d’Italie, de France, de Suède et du Canada. Nous continuerons à saisir toutes les occasions d’exhorter les syndicats internationaux à soutenir les syndicats de Hong Kong et les syndicalistes derrière les barreaux. »

Deux décisions furent prises : que le directeur de HKLRM soit l’invité d’honneur du 24e Banquet de solidarité et qu’un livre retraçant les 31 ans de combat de la HKCTU soit publié. Nous y reviendrons alors que va s’ouvrir, à partir du 6 février, le procès d’une partie des 47 militants en prison, mais aussi que le syndicat des personnels de cabine de la compagnie aérienne Cathay a tenté d’organiser la première manifestation publique (voir au verso) depuis que Hong Kong a supprimé la limite de rassemblement de groupes.

Inscrivez-vous au 24e banquet pour accueillir Christopher Mung, le directeur de Hong Kong Labour Rights Monitor, vendredi 10 mars à 19 heures à Paris.

Inscription à comenchine@wanadoo.fr (participation aux frais : 20 euros, étudiants : 10 euros, chèques à l’ordre de Commission Enquête Chine, 25 rue Ledion, 75014 Paris)

« Des manifestations ont éclaté dans tout le pays »

Extraits d’un article du « Financial Times » (25 janvier)

Les travailleurs migrants chinois qui réclament à leurs employeurs des salaires impayés font l’objet d’une répression de la part des autorités locales en raison d’un prétendu activisme syndical « malveillant ». Ces dernières semaines, les autorités de plus d’une douzaine de villes chinoises ont menacé de sanctionner les travailleurs qui prennent des mesures « extrémistes » pour récupérer l’argent qui leur est dû, telles que des manifestations bloquant la circulation ou se déroulant devant des bureaux du gouvernement.

Cette campagne fait suite à de nombreux rapports faisant état de retards de paiement de la part d’employeurs, notamment de promoteurs immobiliers endettés et de fabricants de tests Covid-19, qui ont eu du mal à recouvrer leurs créances auprès de gouvernements locaux à court d’argent. Le problème est exacerbé par une application défaillante du droit du travail, ce qui rend difficile pour les travailleurs d’obtenir réparation par les voies légales.

Les conflits salariaux ont dégénéré en affrontements à l’approche des fêtes du Nouvel An lunaire de cette semaine, lorsque de nombreux citadins retournent auprès de leur famille dans leur ville natale à la campagne, souvent pour la seule fois de l’année. Les jours de paie précédant les fêtes sont donc particulièrement importants pour les travailleurs migrants, dont beaucoup ont été empêchés de rentrer chez eux au cours des trois dernières années en raison des contrôles Covid stricts de Pékin. (…)

Des manifestations ont éclaté dans tout le pays, les travailleurs désespérés ayant recours à des mesures plus radicales pour réclamer le paiement de leurs salaires. Ce mois-ci, des centaines d’ouvriers ont affronté la police locale à Chongqing après que leur employeur, un fabricant de kits de test Covid, les a contraints à prendre des congés non rémunérés. « Nous avons essayé tous les moyens pacifiques pour résoudre le problème, mais cela n’a pas fonctionné », a déclaré un travailleur de l’usine de Chongqing qui a manifesté. Ces incidents ont alimenté la crainte permanente du Parti communiste chinois de voir l’agitation sociale échapper à tout contrôle et remettre en cause sa mainmise sur le pouvoir. Si la plupart des villes se sont engagées à protéger les droits des travailleurs, elles ont également imposé des limites strictes à ce que les travailleurs peuvent faire pour réclamer des salaires impayés.

Dans le comté de Huidong, dans le Guangdong, le Bureau des ressources humaines et de la sécurité sociale du gouvernement local a déclaré ce mois-ci que les travailleurs pouvaient faire l’objet de poursuites pénales s’ils critiquaient sévèrement les fonctionnaires ou menaçaient même de s’automutiler lorsqu’ils cherchaient à obtenir des paiements en souffrance : « Les personnes doivent chercher à obtenir les paiements par des moyens appropriés. Les méthodes malveillantes sont strictement interdites ». La police du comté de Linyi, dans le Shandong, a arrêté cinq travailleurs qui avaient simplement signalé des retards de paiement aux services de la ville et de la province : « Il est absolument inacceptable de déposer des plaintes auprès d’organismes gouvernementaux de haut niveau. Cela perturbe l’ordre social ».

Mais certains travailleurs ne se laissent pas décourager. À Zhengzhou, dans la province centrale du Henan, un travailleur de la construction qui affirmait qu’on lui devait trois mois de salaire a campé dans la salle d’exposition du projet, refusant de partir et dormant sur place toute la nuit. « La police m’a dit qu’elle pouvait m’arrêter pour cela », a déclaré Shen, l’ouvrier qui a demandé à n’être identifié que par son nom de famille. « Cela ne me dérange pas de passer quelques jours derrière les barreaux, où je peux être nourri et logé gratuitement ».

Hong Kong : manifestation syndicale annulée

Extraits d’un article de Hong Kong Free Press (17 janvier) qui rend compte de cet événement.

Le syndicat du personnel de cabine de la compagnie aérienne Cathay Pacific de Hong Kong a retiré sa demande d’organisation d’une manifestation portant sur les conditions de travail et de rémunération. La manifestation était prévue pour mercredi, la veille du début d’une action revendicative après l’échec d’un accord avec leur employeur. Le syndicat des agents de bord de Cathay Pacific (FAU), qui compte 3 000 membres, avait demandé à la police l’autorisation d’organiser un rassemblement devant le siège de Cathay pour « attirer l’attention et le soutien du public afin d’avoir des réponses positives de la compagnie ».

Grace Siu, la vice-présidente du syndicat, a confirmé que le rassemblement prévu était annulé : « La compagnie Cathay refuse que le rassemblement proposé ait lieu devant ses locaux, et la FAU ne sera pas en mesure d’obtenir une lettre de non-objection de la part des autorités de la police ». Elle a ajouté que la FAU n’avait « pas d’autre choix » que de retirer sa demande auprès de la police, car elle souhaite protéger ses membres contre toute participation à une réunion non autorisée. Cette demande constituait la première tentative d’organiser une manifestation publique depuis que Hong Kong a supprimé la limite des rassemblements de groupes le mois dernier, près de trois ans après la mise en place de la mesure en mars 2020 au nom de la protection contre le Covid. La police a confirmé qu’elle avait reçu une notification d’un groupe le 11 janvier concernant un événement public qu’il prévoyait d’organiser à l’aéroport mercredi.

Le syndicat avait prévenu qu’il prendrait des dispositions d’action lors d’une conférence de presse le 30 décembre, car la compagnie avait ignoré depuis 2021 ses préoccupations concernant les durées excessives de travail et le manque de personnel. Le syndicat demande donc à ses membres d’adopter le principe de « suivre le règlement à la lettre » (Ndlr : sorte de grève du zèle) et de « ne monter dans l’avion que lorsqu’ils sont en pleine forme ». (…)

« Et pour la santé il n’y a pas d’argent ? »

Un correspondant nous a transmis ce message lu sur Twitter. « Il faut 160 milliards de dollars pour parvenir à des soins de santé gratuits pour tous, et notre pays n’en a pas les moyens à l’heure actuelle. Mais les jeux Olympiques, l’Exposition universelle, l’Universiade, les jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver, les bons du Trésor américain, l’aide à l’Afrique, l’armée, les centres de convalescence des cadres ont coûté des centaines milliards ; les trois dépenses publiques 900 milliards par an ; là, il y a de l’argent, le maintien de la stabilité 800 milliards ; tous ont de l’argent, mais pour mettre sur pied des soins de santé universels, ils disent : “On n’a pas d’argent ! Pas d’argent !”

(…) L’économie chinoise s’est développée à un rythme rapide pendant quarante ans, mais il y a maintenant pénurie pour les retraites ? Qu’en est-il du déficit en matière d’éducation et de soins de santé ? Comment se fait-il qu’il y ait un déficit pour tout ce qui concerne le peuple ? Et pourquoi n’y a-t-il pas de déficit dans les dépenses publiques pour la nourriture et les boissons (Ndlr : allusion aux agapes des bureaucrates du Parti communiste) ? Pourquoi n’y a-t-il pas de déficit dans la gestion des véhicules des fonctionnaires ? Pourquoi n’y a-t-il pas de pénurie d’immeubles de bureaux de luxe ? Pourquoi n’y a-t-il pas de déficit dans la fonction publique ? Pourquoi n’y a-t-il pas de déficit dans les services des personnels employés par le gouvernement ? »

Nouvelles rafles !

Après avoir été interpellés par la police pendant environ 24 heures et avoir reçu des avertissements, des participants aux grandes manifestations populaires de fin novembre-début décembre 2022 ont été relâchés, mais d’autres ont été embarqués lors d’une seconde vague de rafles à partir du 18 décembre. L’ONG Défenseurs des droits de l’homme en Chine (CHRD) en a recensé 22 à Pékin, 4 à Shanghaï, 2 à Guangzhou et 7 dans la province du Sichuan. Certains étaient toujours détenus à la date du 20 janvier.


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