VU
Le mois dernier, l’Assemblée nationale populaire et ses 2 952 délégués ont réélu président Xi Jinping pour un troisième mandat, et nommé Li Qiang Premier ministre. Le nouveau président de l’Assemblée est Zhao Leji, qui fut n° 1 de la lutte anti-corruption.
Éditorial
Ça ne s’arrange pas… Les récentes données publiées par le Bureau national des statistiques montrent la plus faible croissance des revenus en Chine depuis plus de trente ans et le nombre des emplois urbains a diminué de 8,4 millions (on en compterait désormais 459,31 millions). C’est une baisse inédite. Le taux de chômage des jeunes travailleurs urbains (de 16 à 24 ans), y compris les travailleurs migrants vivant dans les zones urbaines a augmenté au cours des cinq dernières années, passant de 11 % en janvier 2018 à 19,9 % en juillet 2022, avant de baisser à 18,1 % en février 2023.
Selon un rapport de décembre 2022 de la Banque mondiale sur le chômage des jeunes, 39,8 millions d’étudiants diplômés des universités sont entrés sur le marché du travail en Chine entre 2020 et 2022, et il y en aura encore 11,5 millions de plus en juin 2023. Combien ont trouvé un emploi fixe ? Un emploi qui ne soit pas en « 996 », c’est-à-dire de 9 heures à 21 heures, 6 jours par semaine ?
En rapport avec cette situation dramatique, l’organisation des jeunesses communistes de la province du Guangdong a eu une idée : mettre au point un plan d’action pour envoyer à la campagne 300 000 jeunes des villes, dans « 100 comtés, 1 000 communes et 10 000 villages » d’ici à 2025, pour dynamiser l’économie rurale ! À la campagne, c’est-à-dire là où, davantage qu’en ville encore, bas salaires riment avec emploi et conditions de travail médiocres, voire dangereuses.
L’angoisse. Un rapport récent de Zhaopin, la principale société de recrutement du pays, montre que plus de 47 % des « cols-blancs » craignent de perdre leur emploi en 2023, contre 40 % l’année dernière pourtant en plein zéro-Covid. Plus de 90 % envisagent de changer d’emploi. Comme les incertitudes croissent et que les perspectives s’assombrissent, lesjeunes employés, généralement des diplômés récents de l’université, ont tendance à « prendre ce qui vient », selon ce rapport.
Les retraités qui voient une partie de leur assurance maladie détournée pour des remboursements amoindris, les travailleurs migrants qui courent après leur salaire, la foule d’ouvriers licenciés comme des malpropres des entreprises de tests PCR et autres, des fonctionnaires des collectivités territoriales qui voient leurs primes disparaître, voire leurs salaires amputés, les motifs de mécontentement se sont multipliés. Certains furent à l’origine de manifestations récentes comme les retraités, après les explosions populaires de fin novembre 2022. La « stabilité sociale » chère au pouvoir n’est certainement pas assurée.
Les livreurs de nourriture ou de colis, par millions, se trouvent victimes d’une surexploitation manifeste, comme cette « Lettre » l’a souvent montré. La législation du travail n’est pas appliquée, le contournement des réglementations est la loi, et tout cela avec l’accord des autorités. Que fait l’ACFTU, le syndicat officiel ? Pour l’ACFTU, s’occuper des livreurs était une priorité il y a déjà quelques années. « China Labour Bulletin » s’est attaché au cas d’un livreur décédé de surmenage pour interroger l’ACFTU (lire au verso) : aucun des syndicats contactés n’était disposé à s’occuper de l’affaire !
C’est cette surexploitation que les groupes de défense constitués par les livreurs eux-mêmes tentaient de limiter. Le pouvoir les a réprimés et donc les patrons et actionnaires des géants de la livraison express prévoyaient en mars une « nette augmentation des profits » pour l’année 2022. On voit ce que valent les rodomontades de Xi Jinping il y a quelques mois sur « la nécessité de s’occuper des droits et intérêts des livreurs »…
À Hong Kong, Franki Wong, 59 ans, chômeur et malade, se demande souvent s’il ne vivrait pas mieux en prison que dans son « logement-cercueil » : « Au moins, on a trois repas par jour et les cellules sont plus grandes qu’ici », (« South China Morning Post », 8 avril). Ses revenus, juste au-dessus des barèmes, lui interdisent de bénéficier d’allocations ou d’un logement social, alors que la nourriture, les transports et l’électricité augmentent fortement. Qu’en disent les syndicats bien en cour, puisque le pouvoir a contraint la HKCTU, la seule confédération indépendante, à se dissoudre ? Rien…
Il faut dire que Xia Baolong, le chargé des affaireshongkongaises à Pékin, était en tournée d’inspection à Hong Kong et, pour lui, « les manifestations ne sont pas le seul moyen » pour le public d’exprimer « ses intérêts et ses revendications », car cela pourrait être « détourné » par des gens ayant des « arrière-pensées ». À bon entendeur, salut ! Et seulement deux mois se sont écoulés depuis que, devant une commission de l’ONU à Genève, les représentant du gouvernement de Hong Kong assuraient que les droits syndicauxy étaient « plus forts et plus intacts que jamais »…
L’esprit du 1er-Mai. Cela n’a pas empêché l’ancien président de la HKCTU, Joe Wong, et Denny To, autre syndicaliste, d’annoncer qu’ils avaient demandé « en leur nom propre » l’autorisation à la police d’organiser une manifestation publique à l’occasion du 1er-Mai. En revanche, les arguments de Xia Baolong ont sans doute convaincu le syndicat HKFLU, proche du pouvoir, car son président a renoncé à organiser une marche prévue pour ce 1er-Mai. La Fédération des syndicats de Hong Kong HKFTU, elle aussi proche du pouvoir, a de son côté déclaré qu’il était peu probable qu’elle organise un rassemblement cette année pour des raisons de sécurité.
« Indépendamment de l’espace qui reste accordé ou de ce qui peut être accompli dans la société hongkongaise d’aujourd’hui, ce qui importe le plus est de perpétuer l’esprit du 1er-Mai », a précisé Joe Wong. Et l’esprit du 1er-Mai, c’est la manifestation au grand jour des travailleurs, quoi qu’en disent certains.
« L’esprit du mouvement syndical indépendant de Hong Kong restera vivant », affirment les militants syndicaux de Hong Kong. La Commission Enquête Chine poursuit son travail d’information avec cette « Lettre », mais aussi avec le livre qu’elle vient de faire éditer : « Hong Kong Confederation of Trade Unions, 31 ans de combat pour un syndicalisme ouvrier indépendant » (voir au verso). «N’hésitez pas à faire connaître les luttes des travailleurs de Hong Kong et de Chine continentale », lance Christopher Mung. Ce livre veut y contribuer.
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Le calvaire des livreurs
Le livreur Zhao Wutao est décédé par suite d’un épuisement au travail à l’approche du 11 novembre, le Double-11 où soldes et ventes battent des records. Il avait été embauché il y a dix ans par un centre local de livraison express pour Yunda Express à Pékin, mais sans contrat de travail officiel. En l’absence d’un tel contrat et de cotisations sociales de l’employeur, sa famille n’a pu obtenir aucune indemnisation pour accident du travail et aucun des syndicats contactés par « China Labour Bulletin » n’était disposé à l’aider.
La veille de sa mort, il avait travaillé de 5 heures du matin à 20 h 30, mais avait dû aller à l’hôpital car il toussait et crachait du sang. Diagnostic : sévère pneumonie et insuffisance cardiaque. Il a refusé l’admission à l’hôpital pour être soigné car, en tant que travailleur migrant de la province du Henan, il n’avait pas d’assurance sociale à Pékin, ce qui signifiait qu’il lui fallait payer les frais médicaux de sa poche. L’employeur, alerté par les médecins, n’a pas levé le petit doigt. Fin octobre, il avait livré 566 paquets et colis en une seule journée, 1 220 en trois jours !
Depuis 2004, l’article 17 du règlement sur l’assurance accidents du travail permet au syndicat (l’officiel ACFTU, le seul autorisé) de déposer au nom d’un travailleur une demande d’indemnisation pour accident du travail. L’a-t-il fait ? Le syndicat du district de Pékin où travaillait Zhao botte en touche et renvoie à Shanghai, ville du siège de l’employeur Yunda Express. Alors, peut-être le syndicat de la municipalité de Pékin, qui organise « une journée de solidarité chaleureuse », pourrait rendre visite à la famille de Zhao ? « Non, ce sont deux choses différentes. Essayez la hotline du syndicat national .» Appel au 12351 donc. Réponse : il faut appeler le syndicat de l’entreprise. Quelle entreprise ?
(Source : « China Labour Bulletin », 14 avril)
Quelles sont les relations de travail des livreurs de repas et de nourriture avec l’employeur ?
« En 2021, un livreur de Pékin du nom de Shao a découvert qu’il était lié à cinq entités différentes lorsqu’il a déposé une demande d’indemnisation pour accident du travail. Il portait l’uniforme de Meituan et livrait pour la société de la plate-forme, mais c’est une autre société – un centre de livraison local – qui lui donnait ses ordres de travail, une autre société qui payait son assurance, une autre ses salaires et une autre ses impôts. Après avoir été blessé dans un accident de la route, Shao a demandé une indemnisation. En deux ans et cinq procédures judiciaires distinctes dans deux villes, aucune relation de travail n’a été trouvée avec Meituan, l’antenne locale du géant de la livraison, ni avec les autres sociétés.
Cet exemple ne sort pas de l’ordinaire et montre comment le statut juridique des travailleurs indépendants a été rendu encore plus confus par des structures et des relations d’entreprise complexes… En Chine, les livreurs de nourriture sont soit considérés comme des travailleurs indépendants par des agences qui répartissent la main-d’œuvre, soit sous-traités par un millefeuille d’entreprises. Cette situation est le résultat d’un processus qui, au fil du temps, a divisé la relation juridique et les responsabilités de l’employeur dans le but délibéré d’éviter toute responsabilité. En vertu des “schémas directeurs” [Ndlr : officiels], cette situation ne peut être modifiée : les travailleurs s’inscrivent directement par l’intermédiaire de l’application Meituan ou Ele.me pour effectuer des livraisons, et d’un seul coup ils sont censés être d’accord avec les conditions générales, ce qui exclut les circonstances particulières. Car le patron est un algorithme inflexible qui ne prend pas en compte les conditions du monde réel.
Partout, ces travailleurs indépendants sont confrontés à des conditions de travail difficiles, exténuantes et dangereuses, en raison d’algorithmes inhumains qui exploitent le plus de travail possible au profit des plates-formes. Les algorithmes ne prennent pas en considération la santé ni la sécurité des travailleurs ».
(Source : « Asian Labour Review », 22 février)
Chez Kaisheng, le syndicat soigne les dents…
Kaisheng est une entreprise qui fabrique des chaussures pour des donneurs d’ordre étrangers comme Nike et Crocs. En 2010, elle a délocalisé ses ateliers du Guangdong vers une petite ville de la province du Hunan, où les salaires et les conditions de travail sont inférieurs. Le 31 janvier dernier, le gouvernement local félicitait l’entreprise pour les bienfaits qu’elle avait apportés. Mais, deux semaines plus tard, une centaine de travailleurs de Kaisheng étaient en grève contre les licenciements et les salaires impayés. Le secteur manufacturier est en crise du fait de la baisse des commandes des entreprises étrangères, mais ce sont les travailleurs – en l’occurrence, des femmes en grande partie – qui trinquent.
« La vie est dure car les travailleurs sont tendus, ils doivent subvenir aux besoins de leur famille. Le patron et les officiels ne comprennent pas ce que vivent les travailleurs », dit un ouvrier.
Illustration : après la grève, le numéro 2 du Parti de la ville visite l’usine le 21 février, soit cinq jours après le début de la grève, mais ne dit rien des licenciements ni des salaires impayés. La municipalité y organise une inspection sur l’hygiène et la sécurité le 17 mars, mais elle reste silencieuse sur les licenciements et les salaires. Quant au syndicat officiel de la ville, quelques jours avant le déclenchement de la grève, il a organisé une réunion avec divers délégués pour informer de l’esprit du 20e congrès du Parti communiste. Et à l’occasion de la Journée internationale de la femme, il a organisé des matchs de volley-ball et des activités de soins dentaires !
Lisez, faites connaître le livre « Hong Kong Confederation of Trade Unions, 31 ans de combat pour un syndicalisme ouvrier indépendant » !
Une lettre de Christopher Siu-tat Mung aux syndicalistes français (extraits)
Aux camarades syndicalistes de France,
En tant qu’ancien dirigeant de la Confédération des syndicats de Hong Kong (HKCTU), je voudrais exprimer ma gratitude pour votre soutien continu au mouvement syndical de Hong Kong.
En 2021, la HKCTU, la seule confédération indépendante et démocratique de la ville, a été contrainte à la dissolution par les autorités après la promulgation de la loi sur la sécurité nationale. Certains de nos camarades sont emprisonnés et font l’objet de procès politiques. (…) Bien que la HKCTU ait été dissoute, je crois fermement que l’esprit du mouvement syndical indépendant de Hong Kong restera vivant. Au cours des trente dernières années, nous avons semé les graines de la lutte des travailleurs dans toute la société.
J’aimerais vous encourager à découvrir la HKCTU à travers un livre récemment publié en français qui reprend les histoires de nos trente années de lutte, de grèves, de documents et de témoignages de la répression. Les traductions et l’édition de ce livre ont été assurées par la Commission Enquête Chine, qui m’a invité en France au début du mois de mars. Vous pouvez passer commande sur comenchine@wanadoo.fr.
N’hésitez pas à faire connaître les luttes des travailleurs de Hong Kong et de Chine continentale. Je vous remercie !
Longue vie à la solidarité internationale des travailleurs !
Christopher Siu-tat Mung,
Directeur de Hong Kong Labour Rights Monitor
Pour commander le livre « Hong Kong Confederation of Trade Unions, 31 ans de combat pour un syndicalisme ouvrier indépendant », 120 pages, 12 € l’exemplaire [+frais d’envoi postal : 1 exemplaire : 4,79 €, 5 exemplaires : 10,50 €, 20 exemplaires : 13,50 €] :
Chèque à l’ordre d’Éditions du Travail, à adresser à Commission Enquête Chine, 25, rue Ledion, 75014 Paris)
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