Lettre n°598, 1er mai 2023

Vu/Lu

Sur Internet, un jeune diplômé au chômage: « Vous, les médias d’État, passez vos journées à courtiser les riches et les puissants, et vous avez le culot de ricaner sur les jeunes qui ne travailleraient pas assez dur ? »

Éditorial

En ce 1er-Mai, fête internationale des travailleurs, il n’y eut aucune manifestation à Hong Kong. Comme les années précédentes, le pouvoir brandit la loi de sécurité nationale et le risque de provocations. Deux militants, anciens dirigeants de la confédération syndicale dissoute KHCTU, avaient bien sollicité une autorisation de manifestation en leur nom personnel – elle avait même été accordée –, mais ils y ont renoncé. On peut imaginer les pires scénarios de provocation prévus… L’un d’eux, Joe Wong, a été retenu par la police pendant quatre heures et même interdit d’en donner les raisons au nom de l’article 63 de cette même loi de sécurité nationale !

Deux rassemblements d’une poignée de militants ont cependant eu lieu devant le siège du gouvernement organisés par l’Association de défense des femmes travailleuses, demandant un salaire minimum vital, la protection des précaires et des allocations chômage, l’autre par la Ligue des sociaux-démocrates, réclamant une loi sur la durée du travail et une augmentation du salaire minimum. Quant aux syndicats proches du pouvoir, ils ont également annulé toute manifestation.

En Chine, le pouvoir aux mains du Parti communiste chinois invite les travailleurs à voyager plutôt qu’à célébrer le 1er-Mai, de manière à relancer la consommation, et plus généralement l’économie. Ainsi, depuis 1999, le gouvernement a remplacé les jours ouvrables précédant et suivant ce jour férié par des week-ends de congé, rappelle la revue « Sixth Tone » (25 avril). Donc « les employés bénéficient de cinq jours de congé, du 29 avril au 3 mai cette année, mais il leur faut travailler le dimanche 22 avril et le samedi 6 mai ». Une enquête menée auprès de quelque 157 000 personnes a montré que 92 % des interrogées se sont prononcées contre les « week-ends de compensation », expliquant qu’elles avaient « trop sommeil pour pouvoir travailler », notamment avec l’accumulation des heures supplémentaires.

Le Bureau des statistiques a dressé un bilan de reprise de la croissance économique pour ce premier trimestre, mais le chômage des jeunes ne cesse d’inquiéter. Le quotidien japonais « Nihon Keizai Shimbun », cité par « Courrier international » (29 avril), écrit : « Le taux de chômage, à 19,6 % en mars, s’est accru de 1,5 % par rapport à février. […] Il est donc fort probable que le taux dépasse les 20 % cette année, atteignant ainsi un niveau record jamais recensé. » Et selon la revue économique chinoise « Caixin » (18 avril) « si l’on ajoute près d’un million d’étudiants revenant de l’étranger, le nombre total de nouveaux diplômés cette année pourrait dépasser les 12,5 millions, ce qui exercerait une pression considérable sur le marché de l’emploi. »

Autoriser de grandes manifestations ouvrières le 1er-Mai, ce serait donner raison aux travailleurs qui revendiquent, pétitionnent, s’organisent et se mettent en grève. L’association hongkongaise « China Labour Bulletin » a recensé 62 grèves ou manifestations sur les réseaux sociaux pour le seul mois d’avril, essentiellement pour des arriérés de salaire dans tous les secteurs et réparties dans presque toutes les provinces. Au cours des six derniers mois, on relève 640 grèves ou manifestations, et 1 220 pétitions ou appels revendicatifs, toujours pour des salaires impayés.

Bien sûr, il ne s’agit que d’une petite partie des conflits qui surgissent dans ce pays, où pourtant rien ne doit arriver qui mette en cause la « stabilité sociale » et tout doit être fait pour interdire aux travailleurs de s’organiser par eux-mêmes. Des protocoles à l’intention du syndicat « officiel » ACFTU sont prévus en cas de grève : se conformer aux consignes du Parti avant d’intervenir le cas échéant. Voilà à quoi est tenu un responsable syndical qui décrit une grève dans la confection (voir au verso).

Le 1er-Mai des livreurs… La réunion mensuelle du bureau politique du Parti communiste chinois s’est tenue le 28 avril, consacrée à l’économie en mauvaise posture. On apprend par l’agence officielle Xinhua que le gouvernement « doit promouvoir le développement normalisé et sain des entreprises de plates-formes et encourager les plates-formes de premier plan à explorer l’innovation ». La municipalité de Pékin n’a pas attendu pour innover : les livreurs de repas et nourriture sont déjà surveillés et pressurés en permanence par les algorithmes des plates-formes, mais la municipalité y ajoute une couche en « suivant les vélos de livraison à l’aide de puces, afin de lutter contre les comportements de conduite dangereux ». C’est donc tout ce qui aura germé dans l’esprit des édiles après qu’un grand manitou de l’emploi de la ville eut passé une journée à livrer des repas, rapportant dans ses poches moins de 5 euros…

Oui mais voilà… juste avant le 1er-Mai de cette année, des centaines de livreurs travaillant pour Meituan, l’une des plus grandes plates-formes de livraison, ont « fait grève pendant une semaine à la fin du mois d’avril pour protester contre la détérioration de leurs conditions de travail. Bien qu’ils n’aient pas fait coïncider la grève avec le 1er-Mai, leur action a ravivé et représenté l’esprit authentique du 1er-Mai », écrit la revue « Asian Labour Review » (30 avril).

« Une bataille sans merci entre les travailleurs et le capital ». C’est ainsi qu’un rapport décrit cette grande grève des livreurs du géant Meituan à Shanwei, dans le Guangdong. « Pas de contrat de travail, pas de sécurité sociale, 50 yuans d’amende si vous ne travaillez pas un jour, comment pouvez-vous intimider les gens comme ça ! », dit un livreur. Meituan, qui force les livreurs à se déclarer comme travailleurs indépendants, avait récemment annulé plusieurs primes, y compris l’indemnité de pluie dans une région où pluies diluviennes et inondations sont fréquentes.

Dans une démonstration d’unité contre ces mesures, les livreurs ont décidé de rester « hors ligne », provoquant l’arrêt immédiat des prises de commande et livraisons. Ils espéraient que s’ouvriraient des négociations mais Meituan a imposé une amende de 50 yuans par jour pour être hors ligne ! En outre, la plate-forme a fait venir du reste de la province des jaunes payés le triple, déclenchant en réponse un élan de solidarité de la population et des livreurs d’autres villes. Quelle que soit l’issue de cette bataille, il faut réaffirmer le droit imprescriptible des travailleurs de s’associer pour se défendre.

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Le syndicat officiel, dernière roue du carrosse dans la grève

Le 14 avril, les travailleurs de l’usine Jiaxing Quang Viet, dans la province de Zhejiang, se sont mis en grève le 14 avril pendant au moins cinq jours pour protester contre la baisse de leurs salaires et l’opacité des calculs de la paie. Cette usine à capitaux taïwanais avait la réputation de respecter le droit du travail et avait même dépassé les dispositions légales par des avantages supplémentaires. Les travailleurs bénéficiaient de 5 à 10 jours de congés annuels payés en sus des jours fériés payés légaux, et les heures supplémentaires étaient majorées de 150 à 300 %. « Cela a engendré un sentiment de loyauté parmi les travailleurs, qui ont soudainement été déçus par les réductions de salaire et se sont mis en grève », explique l’association de défense des droits ouvriers « China Labour Bulletin » (28 avril).

L’usine de Pinghu, un important centre d’exportation situé à une centaine de kilomètres de Shanghai, emploie plus de 1 200 travailleurs, qui y confectionnent des chaussures de sport pour Adidas, New Balance et autres grandes marques ainsi que des vêtements de sport en coton et des manteaux en duvet. Mais, avec la réduction des commandes, les salaires ont commencé à baisser. Le salaire mensuel était généralement de 5 000 yuans [660 €, environ deux fois le salaire minimum de Shanghai), mais en avril on gagnait moins de 4 000 yuans, certains n’ont même empoché que 1 500 yuans.

Les travailleurs ont protesté à l’extérieur de l’usine et la police a été appelée en renfort. Elle aurait servi de médiateur, mais semble avoir embarqué certains grévistes. Sur des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, on peut voir des travailleurs discuter avec un représentant de la direction, qui leur a promis un calcul clair de leur paie, rejetant l’opacité sur le système informatique. Les travailleurs ont répondu qu’un tel système de calcul devrait être en mesure de leur indiquer immédiatement leurs salaires et exigé plus de transparence. Le travail a alors repris dans l’espoir de plus de clarté.

Et le « syndicat officiel » dans cette affaire ?

Le 17 avril, « China Labour Bulletin » a appelé le syndicat local de Pinghu et s’est entretenu avec un certain M. Yu, du département de défense des droits des travailleurs. Il était au courant de la grève et essayait d’en savoir plus : « Nous avons suivi cette affaire, qui est essentiellement une incompréhension parmi les travailleurs, du moins parmi certains. L’entreprise a expliqué la situation et nous avons suivi l’affaire ces derniers jours ». À sa connaissance, ni les travailleurs ni le syndicat de l’entreprise n’avaient pris contact avec le syndicat local, ce qui n’est pas étonnant vu le peu de crédit que les travailleurs accordent en général au syndicat officiel et encore moins au syndicat de l’entreprise le plus souvent acoquiné à la direction de l’entreprise.

M. Yu explique qu’il va suivre le protocole prévu dans ces cas-là : « Le syndicat d’entreprise est au cœur de cette situation. Il n’est pas judicieux que je l’interroge sur le sujet pour l’instant. Nous nous conformerons d’abord aux travaux appropriés de notre comité de Parti et du gouvernement municipal et, lorsque la situation se sera améliorée, nous nous occuperons de l’affaire ».

La grève des dockers à Hong Kong en 2013

Un correspondant nous rapporte ce qu’il a lu dans le « South China Morning Post » du 18 avril

À l’occasion du dixième anniversaire de la grève menée par les dockers de Hong Kong en 2013, une exposition a été organisée dans un restaurant de la ville. Un conférencier se souvient : « A cette époque, il y avait une pluie diluvienne mais ils sont restés assis dehors sur les quais pour protester ». Il raconte : « La grève a démarré du port de conteneurs de Kwai Chung pour s’étendre jusqu’au cœur du centre financier, elle a duré quarante jours et a obtenu satisfaction sur les salaires avec une augmentation de 20 % des salaires. La grève était dirigée par la confédération HKCTU. Sans de telles organisations après la prise en main de la société par Pékin, on peut s’inquiéter pour les mouvements syndicaux ». Pour la HKCTU, Stanley Ho Wai-hong était aux avant-postes en 2013 : « Les dockers étaient dans une situation défavorable. Notre rôle consistait à construire un syndicat avec eux, les faire profiter de notre savoir-faire, de nos moyens et de notre réseau pour qu’ils puissent combattre pour leurs droits », assure-t-il. L’actuel président du syndicat des dockers Ken Lai Ma-kin dit que « les conditions de sécurité se sont améliorées mais que les salaires stagnent au vu de la charge de travail. Ils se préparent à exiger une forte augmentation de la paie ».

Ho estime que l’avenir est sombre pour les défenseurs des droits ouvriers, mais Mak Tak-ching, un militant de la HKCTU qui avait participé à la grève des ferrailleurs du bâtiment, n’est pas de cet avis : « Les protestations des livreurs de Foodpanda ces deux dernières années démontrent que l’action est toujours possible quand les travailleurs sont pressurés. Qu’est-ce que cela à voir avec la loi sur la sécurité nationale ? Tout ce qu’il faut faire pour une grève, c’est de ne pas aller au travail. Pas obligatoire de participer à une manifestation ».

Lai, le dirigeant syndical des dockers, explique que l’exposition a pour objet de montrer aux jeunes, notamment les étudiants qui sont venus nombreux, que « les dockers ne sont pas encore morts et qu’on peut agir », notamment la jeunesse.

C’est une photo de cette grève des dockers qui illustre la couverture du livre que la Commission Enquête Chine a fait paraître sous le titre « Hong Kong Confederation of Trade Unions, 31 ans de combat pour un syndicalisme ouvrier indépendant ». Pour commander ce livre de 120 pages au prix de 12 € [+ frais d’envoi postal : 1 exemplaire : 4,79 €, 5 exemplaires : 10,50 €],on peut envoyer un chèque à l’ordre d’Éditions du Travail, à adresser à Commission Enquête Chine, 25, rue Ledion, 75014 Paris ou commander directement à l’éditeur : https://editionsdutravail.fr/


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