Lettre n°599, 15 mai 2023

Vu/Lu

Tous corrompus ? Le 12 mai, Shen Deyong, l’ancien vice-président de la Cour populaire suprême, a reconnu avoir accepté 9 millions d’euros de pots-de-vin entre 1995 et 2022. C’est lui qui, en 1998, sur ordre, avait fait plonger Chen Liangyu, alors grand manitou du Parti communiste à Shanghai : 18 ans de prison pour s’être servi dans les caisses de retraite de la ville…

Éditorial

« Sévère » et « compliqué ». La direction du Parti communiste chinois (PCC) s’est réunie le 3 mai. A vrai dire, l’inquiétude monte en raison bien sûr des conséquences d’une guerre commerciale renforcée que livrent les Etats-Unis à la Chine, mais surtout du ralentissement de l’activité dans les pays occidentaux – voire de la récession comme en Allemagne – où la Chine exportait.

Dans un environnement extérieur « sévère » et « compliqué » comme l’a qualifié le pouvoir, il faudrait pouvoir compter sur la consommation du citoyen chinois – « l’expansion de la demande est la clé d’un rebond durable » –mais ce n’est pas le cas. Pour avril, les chiffres officiels montrent une faiblesse de la demande des consommateurs, même si l’inflation se situe à un très bas niveau (+ 0,1 % en avril sur un an). Cela ralentit la reprise économique du pays et on est loin de l’activité d’avant-Covid.

Qui peut consommer ? « Concernant le taux de chômage, calculé pour les seules zones urbaines, il a légèrement baissé en avril pour s’établir à 5,2 % (- 0,1 point par rapport à mars). Mais le taux de chômage des jeunes Chinois, âgés de 16 à 24 ans, a atteint un niveau record de 20 % en avril », écrit « La Tribune » (16 mai). On est bien loin de la politique de « prospérité commune » chère à Xi Jinping, le secrétaire général du PCC, et la création annoncée de 12 millions d’emplois n’y suffira pas.

Licenciements et conflits. L’entreprise taïwanaise Wistron, troisième équipementier mondial d’ordinateurs portables, a annoncé fin avril que son usine de Taizhou (province du Jiangsu) allait fermer : les contrats de travail seront résiliés avec tous les salariés le 26 mai.  Wistron, qui travaille pour Apple, a également fermé son usine située dans la zone de développement économique de l’aéroport de Chengdu, où l’usine Compal met aussi la clé sous la porte. Une partie des usines Pegatron à Kunshan, autre fournisseur d’Apple, ferme également, avant délocalisation en Inde. Résultat : des dizaines de milliers de licenciés ! (« China Labour Bulletin », 16 mai). LinkedIn, le réseau social de Microsoft, vient d’annoncer 716 licenciements et la fermeture de son service de recherche d’emploi en Chine. Et Alibaba a démenti, sans convaincre, la mise à la porte de quelques milliers de salariés.

Ce n’est qu’une infime partie de la réalité qui frappe les travailleurs, les patrons de ces entreprises privées cherchant en permanence à abaisser le coût du travail, alors que les salariés ne disposent pas du droit de s’organiser pour pouvoir se défendre. Ils s’organisent pourtant… L’association de promotion des droits ouvriers China Labour Bulletin, qui recense une partie des conflits du travail, a relevé 720 actions de protestation (grèves, manifestations, rassemblements, pétitions, appels à l’aide) au cours des six derniers mois. « Ces protestations se concentrent dans l’industrie électronique orientée vers l’exportation, suivie par l’habillement, les jouets et le secteur automobile. Les travailleurs protestent contre des salaires et des avantages sociaux non payés, ainsi que contre les licenciements et les délocalisations, et demandent une compensation financière pour ces changements », écrivait China Labour Bulletin le 16 mai.

Le salaire minimum à Hong Kong n’avait pas bougé depuis quatre ans (révision de 2019). Il vient de passer le 1er mai à 40 HK$ de l’heure (environ 4,70 euros) dans la ville la plus chère du monde ! « Qu’est-ce qu’on peut acheter avec 40 HK$ ? Un repas chez McDonald’s ? Environ 150 grammes de porc ? Un sixième de billet d’entrée à Disneyland ? », commente avec indignation Hong Kong Labour Rights Monitor (HKLRM), qui fait remarquer que cette augmentation est inférieure aux chiffres officiels de l’inflation enregistrés depuis la dernière augmentation du salaire minimum de 2019.

La bataille pour une augmentation plus favorable aux travailleurs n’a pu être menée puisque la confédération syndicale HKCTU qui avait fait de l’instauration d’un salaire minimum son cheval de bataille pendant des années a été contrainte à la dissolution. Et ce ne sont pas les fédérations syndicales proches du pouvoir qui vont mener cette bataille…

Monsieur 100 %… Pour « la préservation d’emplois faiblement rémunérés » à 40 HK$ de l’heure, comme le dit le pouvoir à Hong Kong, il faut d’abord frapper les syndicalistes et les partisans de la démocratie, de la liberté de s’organiser.Alors, le ministre de la Sécurité de Hong Kong a salué le taux de condamnation de 100 % dans les affaires concernant la sécurité nationale (site HKFP, 14 avril). Il a indiqué qu’environ 250 personnes avaient été arrêtées pour des infractions liées à la sécurité nationale et que 151 d’entre elles avaient été inculpées à la fin du mois dernier. Et « les 71 personnes qui ont fait l’objet d’une procédure judiciaire ont été condamnées ». 100 % !

Rappelons que Lee Cheuk-yan et Carol Ng, ex-dirigeants de la confédération syndicale HKCTU, sont derrière les barreaux d’une prison depuis plus de deux ans, tout comme Winnie Yu, la présidente du syndicat des travailleurs hospitaliers, et qu’ils risquent de lourdes peines au nom de cette loi scélérate sous un gouvernement dirigé par un ancien policier sélectionné et adoubé par les dirigeants du PCC à Pékin…

« Remettez au peuple le pouvoir de gouverner », avait lancé Fang Bin,en plein chaos bureaucratique du début de l’épidémie de Covid en février 2020. Trois ans de prison pour cette apostrophe ! Le lecteur trouvera aussi au verso quelques raisons de croire que la classe ouvrière chinoise n’a pas renoncé malgré ces circonstances difficiles. Ainsi, on lira cet article qui, à l’heure où on entend beaucoup parler de Taïwan, donne la parole à une syndicaliste, de quoi « raviver l’esprit authentique du 1er-Mai ».

« Raviver l’esprit authentique du 1er-Mai »

Avant le 1er mai de cette année, des centaines de livreurs chinois travaillant pour Meituan, l’une des plus grandes plates-formes de livraison de nourriture du pays, ont fait grève pendant une semaine à la fin du mois d’avril pour protester contre la détérioration de leurs conditions de travail. Bien qu’ils n’aient pas fait coïncider la grève avec le 1er-Mai, leurs actions ont ravivé et représenté l’esprit authentique du 1er-Mai, remarquait la revue « Asian Labour Update » (30 avril). Elle passait en revue cette célébration de la fête internationale des travailleurs en Asie. En voici des extraits.

« En 1949, le gouvernement de la République populaire a proclamé le 1er mai fête nationale. Des rassemblements festifs annuels ont été organisés et des “travailleurs modèles” ont été honorés. Mais le 1er-Mai a cessé d’être une journée consacrée au mouvement de la classe ouvrière. Des décennies de développement capitaliste plus tard, le 1er-Mai est à peine reconnaissable, ayant été transformé et déradicalisé. Aujourd’hui, il est surtout perçu comme un long congé destiné au tourisme et, paradoxalement, comme une période d’achat et de consommation en ligne.

À Hong Kong, où les rassemblements du 1er-Mai étaient organisés par des syndicats indépendants pour exprimer le pouvoir de la classe ouvrière, aucun rassemblement du 1er-Mai n’aura lieu cette année après que les organisateurs du rassemblement ont, sous la pression, retiré leur déclaration d’intention à la police. Cette décision a rendu tout rassemblement du 1er-Mai illégal. Cela intervient après la dissolution de la Confédération des syndicats de Hong Kong (HKCTU) et d’un certain nombre de syndicats au cours des deux dernières années. »

Le 1er-Mai à Taïwan, par Catta Chou, syndicaliste à Taiwan

« Les rassemblements du 1er-Mai à Taïwan trouvent leur origine dans le mouvement syndical des années 1980 et 1990. De nombreux travailleurs ont commencé à former leurs propres syndicats et ont organisé des grèves et des manifestations en 1987, pendant la période du mouvement d’opposition au régime autoritaire du parti nationaliste (KMT). En 1998, le parti travailliste a organisé un rassemblement le 1er-Mai pour réclamer l’indépendance des syndicats et demander au gouvernement de lever les restrictions imposées à l’organisation syndicale. Ils ont demandé une réduction du temps de travail et l’instauration d’un congé de deux jours pour les travailleurs.

Depuis lors, chaque 1er-Mai, les organisations syndicales organisent un rassemblement et soulèvent les questions clés de l’année en matière de travail. Ces derniers temps, la plupart des revendications du 1er-Mai se concentraient sur la réduction du travail précaire, la réduction du temps de travail, les augmentations de salaire et la protection de la retraite pour les travailleurs.

L’organisation syndicale à Taïwan prend principalement la forme d’un syndicalisme d’entreprise. Bien qu’il existe de nombreux syndicats dits “professionnels”, l’adhésion à ces syndicats avait principalement pour objectif d’avoir une assurance sociale. La plupart d’entre eux ne remplissent aucune fonction syndicale réelle. Le taux de syndicalisation actuel à Taïwan (si l’on exclut les syndicats professionnels) n’est que d’environ 8 % et les syndicats généraux nationaux ne représentent pas efficacement les voix des syndicats locaux de base, ce qui rend impossible la promotion de politiques ouvrières par le biais des syndicats.

Malgré cela, le rassemblement du 1er-Mai a toujours une signification symbolique importante, car les travailleurs de différentes régions et industries descendent dans la rue pour exprimer leurs revendications communes. Grâce à ce rassemblement, ils découvrent les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs de différentes industries, ce qui favorise toujours la communication entre les syndicats.

Le thème du rassemblement des travailleurs du 1er-Mai 2023 est d’exiger du gouvernement qu’il rende des comptes. Après presque huit ans au pouvoir, le Parti démocrate progressiste (DPP) n’a mis en œuvre que bien peu de politiques en faveur des travailleurs. Les élections présidentielles et législatives auront lieu à Taïwan en janvier 2024. Nous mettrons en avant les revendications des syndicats et des groupes de travailleurs, telles que “les travailleurs veulent une augmentation des salaires, les jours fériés nationaux doivent être rétablis”, “les jeunes veulent de l’espoir, les personnes âgées veulent de la dignité”, “les travailleurs atypiques ont besoin de protection, les travailleurs de la santé veulent des droits”, et “on ne doit pas toucher aux trois droits des travailleurs (liberté d’association, droit de négociation collective et droit de grève)”, “les syndicats doivent avoir du pouvoir, les trois droits du travail  devraient être intacts”. Nous voulons rappeler aux deux principaux partis politiques de Taïwan que les électeurs de la classe ouvrière tiendront compte des politiques proposées par les candidats lorsqu’ils voteront. »

Encore des syndicalistes au tribunal à Hong Kong !

Quatre militants du Syndicat général des ouvriers de la construction de sites Tsang Ho-yuen, Yung Ka-man, Wong Chun-yu et May Lam étaient convoqués dans un tribunal de Hong Kong le 8 mai, accusés d’avoir installé un stand de rue il y a trois ans, provoquant un rassemblement au cours duquel ils ont distribué des masques anti-Covid et affiché des slogans politiques. À l’époque, une interdiction de rassemblement de plus de quatre personnes était en vigueur en pleine épidémie. Sauf pour « transmettre des informations ou proposer des articles » destinés à lutter contre la maladie… La police assure avoir constaté des « slogans politiques » sur le stand de rue, dont le plus connu est « Cinq revendications, pas une de moins », slogan qui parcourait les manifestations de masse en 2019 (HKFP, 8 mai).

Libération de Fang Bin. Il était un de ceux qu’on appelait les « journalistes citoyens » au début de l’épidémie de Covid. Fang Bin avait filmé le transport de sacs mortuaires dans un hôpital de Wuhan quand le pouvoir sous-estimait encore l’épidémie. Il fut arrêté. Une fois relâché, il poste à nouveau sur les réseaux sociaux une vidéo intitulée « Tout le monde se révolte. Remettez au peuple le pouvoir de gouverner ! ». Arrêté en février 2020 et jugé en secret, il est condamné à trois ans de prison, sentence dont il avait fait appel puisqu’on l’accusait de diffuser de fausses informations alors qu’elles étaient incontestables. Il a été libéré au début de ce mois, ce qui n’est pas le cas de Zhang Zhan, avocate accusée elle aussi en février 2020 de « semer la discorde et provoquer des troubles ». « J’ai peut-être une âme rebelle… Je ne fais pourtant que documenter la vérité. Pourquoi ne puis-je pas montrer la vérité ? », disait-elle. Condamnée à quatre ans de prison ! (BBC, 2 mai).

En détention. « La Fédération internationale des Journalistes condamne le traitement arbitraire et excessif de deux journalistes respectés et demande instamment aux autorités chinoises de s’engager à protéger la liberté de la presse telle qu’elle est inscrite dans sa Constitution, en garantissant leur libération immédiate et l’abandon de toutes les charges qui pèsent sur eux ». Il s’agit de Dong Yuyu, un journaliste qui écrit pour le quotidien officiel « Guangming Daily » depuis trente-cinq ans. Sa famille avait tu son arrestation en février 2022 en espérant sa libération prochaine, mais, à la lecture des accusations d’espionnage (il avait déjeuné avec un diplomate japonais…) portées contre lui, elle a décidé d’informer les médias. Quant à l’éditeur Li Yanhe, il travaillait à Taïwan après avoir quitté les éditions officielles de Shanghai en 2009. Il est arrêté lors d’une visite à sa famille en République populaire et accusé de « mettre en danger la sécurité nationale » (Communiqué du 4 mai 2023).

Mensonges. Début septembre 2022, une inondation dans une mine de fer à Tangshan, la plus grande ville productrice d’acier du pays, est survenue. Un rapport des autorités locales indiquait que deux mineurs étaient portés disparus.  La réalité était tout autre : 14 mineurs avaient perdu la vie et un autre était introuvable, selon un rapport officiel récent, mais on avait caché les corps pour minimiser l’ampleur de la catastrophe. Plusieurs cadres locaux du Parti communiste ont été placés en détention pour fausses déclarations et recel de corps.


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