Lu/Vu
Un permanent syndical à propos d’une usine en grève : « On va essayer de comprendre la situation de l’entreprise et faire de notre mieux, mais vu comment les choses évoluent, il n’est peut-être pas réaliste de compter sur le syndicat pour résoudre le problème, en fin de compte. »
Editorial
Chômage record chez les jeunes. « La Chine est en partie dépendante de la santé des industries européennes et américaines qui réalisent l’assemblage de leurs produits en Chine », explique un économiste. Or la récession est bien là dans la zone euro et la croissance aux États-Unis semble marquer le pas. L’activité en Chine n’a donc pas retrouvé assez de souffle pour éviter que le chômage ne progresse encore chez les jeunes : en mai, le taux de chômage chez les 16-2 ans atteignait, selon les chiffres officiels, un nouveau record à 20,8 % (20,4 % en avril).
Selon une autre statistique, le taux d’emploi des jeunes diplômés dans le secteur privé est en baisse : 28 % seulement de la promotion 2022 ont trouvé un emploi dans des petites et moyennes entreprises privées. Et les salaires de départ de ces nouveaux diplômés de l’université en 2022 ne permettent pas trop de folies : près de 60 % d’entre eux gagnent moins de 6000 yuans (environ 760 euros) par mois.
Il y a trois ans, on lisait ce rapport d’une grande agence de recrutement : « Parmi les diplômés qui ont trouvé un emploi, 60 % gagnaient le même salaire ou moins qu’un travailleur migrant ou un livreur, selon les données d’un rapport de 2019 » cité par « South China Morning Post » (14 mai 2020). C’est dire si la situation ne semble pas s’améliorer. Alors, on voit (site « Sixth Tone », 8 juin) de ces diplômés sans travail assis sur le trottoir ou derrière un stand monnayant leurs « connaissances » plutôt que des plats cuisinés…
Les grèves ouvrières. En cette période d’incertitude économique, on assiste à une « vague de protestations dans l’industrie manufacturière », comme le relève l’association China Labour Bulletin basée à Hong Kong. Il s’agit de pétitions, rassemblements, grèves, manifestations organisées par les travailleurs pour récupérer les salaires non versés, ne pas subir les baisses ou les pertes de salaire car les salaires sont la variable d’ajustement privilégiée par les entreprises privées quand le marché rétrécit et que la concurrence s’aiguise.
Ainsi les grèves organisées par des dizaines ou centaines de chauffeurs-livreurs de la plate-forme du géant Huolala dans plusieurs villes les 8, 12 et 26 mai se réclamaient de la lutte contre la baisse continue de leurs revenus, tout comme les grévistes de l’usine Jiaxin Quang Viet en avril (voir « Lettre » n° 598) ou contre la perte totale de salaire à la suite de licenciements. C’était aussi le cas des livreurs de Shanwei et des ouvriers de Xin’an Electrics (voir au verso). Parfois, pour éviter de verser des indemnités de licenciement, les patrons poussent les salariés à la démission en délocalisant. C’est le cas de l’usine de circuits imprimés hongkongaise Welfare Electronic Technology à Shenzhen, où environ 150 travailleurs se sont mis en grève le 24 avril, pour protester contre la délocalisation de la production dans une autre usine à 200 kilomètres.
Quelles revendications ? Cette grève qui a duré plus d’une semaine faisait suite à trois autres grèves menées depuis l’été dernier pour les mêmes raisons. Des piquets de grève se tenaient aux portes de l’usine pour empêcher physiquement le transfert des équipements, et des dizaines de travailleurs se sont installés sur le toit de l’usine, menaçant de sauter s’ils n’étaient pas indemnisés conformément à la loi. La direction a alors qualifié le déménagement de « mise à niveau industrielle » et considéré les grévistes comme ayant démissionné volontairement !
Le syndicat ACFTU, le seul syndicat officiellement reconnu, est présent dans l’entreprise. Et à China Labour Bulletin, le responsable syndical explique que « le syndicat, les avocats du syndicat, le département du travail et le secrétaire local du parti sont tous arrivés et ont entamé des négociations », sans parvenir à un accord. Que négociaient-ils ? Des indemnités compensatrices inférieures de 30 % à ce que prévoit la loi ! Ce n’étaient pas les revendications des travailleurs. Des ouvriers mettent donc leur vie dans la balance en menaçant de sauter dans le vide simplement pour toucher ce que prévoit la loi, et des bureaucrates négocient la violation de la loi ! « La vie est dure. Le patron et les officiels ne comprennent pas ce que vivent les travailleurs », disait un ouvrier gréviste chez Kaisheng en mars dernier.
Les obstacles. Dans une situation économique pour le moins incertaine, les travailleurs sont et vont être conduits à défendre leurs intérêts avec d’autant plus d’âpreté que le marché de l’emploi aujourd’hui ne ressemble plus à celui d’hier. À quels problèmes sont-ils confrontés ? À l’interdiction de fait de constituer leurs propres syndicats, à la répression dès qu’ils cherchent à s’organiser indépendamment alors que chaque bataille pour défendre les revendications vitales voit apparaître en travers de la route la machinerie politique de l’administration et du Parti communiste, ou du syndicat « officiel » aux ordres. Chez Xin’an Electrics, on balade les ouvriers avec un recours incertain devant un tribunal. Chez Welfare Electronic Technology, quand le syndicaliste de l’entreprise fait appel au syndicat du quartier, on lui envoie non pas des syndicalistes mais des avocats, et quand il demande qu’on envoie du pain et de l’eau aux grévistes, « le syndicat a répondu qu’il “n’avait pas l’intention de le faire”, et encore moins d’intervenir pour négocier avec l’entreprise au nom des travailleurs ».
Les issues ? Si nous publions ce rapport sur la grève des livreurs de Shanwei, que des correspondants nous ont fait parvenir, c’est pour insister sur cette tendance qu’on relève dans les mouvements récents après que le pouvoir a réprimé et fait disparaître les centres ouvriers d’information et de défense des droits : l’auto-organisation par les réseaux sociaux.
Ainsi, le rapport met l’accent sur « la rapidité de l’auto-organisation », qui voit au moins 700 livreurs rassemblés dans deux groupes du réseau WeChat, soit sans doute l’immense majorité des livreurs de cette ville, partageant informations, propositions et décisions. L’initiative rappelle l’Alliance des livreurs que Chen Guojiang et ses collègues avaient constituée chez Meituan et Eleme dans plusieurs grandes villes, qui rassemblait plus de 10 000 livreurs de repas, et bien sûr la grande grève nationale des grutiers du 1er mai 2018.
Grève des livreurs de nourriture de Shanwei
Rapport sur une grève d’une semaine où les travailleurs s’insurgent contre des réductions de salaire
Fin avril, la ville de Shanwei, dans la province du Guangdong, a été surprise par une grève : plusieurs centaines de livreurs de repas ont organisé une grève d’une semaine pour protester contre les derniers ajustements de salaire du magnat chinois de la livraison de repas Meituan.
La grève faisait suite à trois réductions consécutives des indemnités et des salaires, toutes intervenues en ce même mois d’avril : d’abord, les indemnités pour les factures de téléphone et d’essence, puis les indemnités kilométriques, et enfin une réduction du taux unitaire des frais de livraison. La dernière annonce a été publiée le 19 avril, un jour particulièrement pluvieux, en même temps que des critères de performance actualisés qui punissaient encore davantage les employés qui ne se connectaient pas [Ndlr : au serveur], sans tenir compte des conditions météo. Ces réductions entraînaient une baisse de 1 000 yuans du revenu mensuel [Ndlr : probablement entre 15 % et 20 % de ce revenu], ce qui a mis le feu aux poudres parmi la masse des employés.
Meituan a d’abord réagi en transférant à Shanwei des livreurs de nourriture des villes voisines pour remplacer des grévistes. Selon certains rapports, ces travailleurs ont reçu un salaire nettement plus élevé pour ces emplois temporaires, mais il y avait aussi un élément de coercition, puisqu’en cas de refus ils auraient été licenciés. Finalement, le 26 avril, Meituan a fait des concessions, rétablissant le salaire et les indemnités d’origine pour le groupe de travailleurs ayant obtenu la meilleure note, et 300 yuans de moins pour ceux ayant obtenu d’autres notes. La différence de traitement a été maintenue, mais l’offre était suffisante pour mettre fin à la grève.
Il serait probablement inexact de qualifier le résultat de victoire pour les travailleurs car ceux qui n’avaient pas la note de performance la plus élevée ont tout de même été contraints d’accepter l’offre. Mais la grève est révélatrice de l’environnement des mouvements de travailleurs dans les petites villes, où les travailleurs sont pour la plupart des locaux et ont des liens personnels les uns avec les autres. « Shanwei est une petite ville, et les livreurs comme nous, on se connaît tous les uns les autres », explique un travailleur lors d’un entretien. Cette situation contraste avec celle des grandes villes de la province, où les livreurs de denrées alimentaires viennent de tout le pays et où les liens entre les groupes sont moins étroits. Cela a également contribué à la rapidité de l’auto-organisation : deux groupes WeChat, l’un comptant environ 500 travailleurs et l’autre 200, ont été rapidement créés pour la grève. Les petits groupes d’amis se sont transformés en grands groupes de solidarité.
Grève chez Xin’an Electrics à Shenzhen (1)
Voici de larges extraits de la première partie d’un rapport de « China Labour Bulletin » sur une grève. La seconde partie, qui est consacrée au rôle qu’y a joué le syndicat « officiel », sera publiée dans la prochaine « Lettre ». Les caractères gras sont nôtres.
Le 8 mai, les travailleurs d’une usine d’électronique de Shenzhen se sont mis en grève pour réclamer des salaires et des avantages sociaux impayés, après que la direction eut annoncé la fermeture de l’entreprise. Une centaine de travailleurs ont bloqué la porte de l’entreprise Sundairy Xin’an Electrics Company en brandissant une immense banderole, sur laquelle peut lire : « Nous lançons un appel rationnel et légal à la société Xin’an Electrics de Shenzhen pour qu’elle rembourse notre fonds de prévoyance logement ».
En Chine, les employeurs sont tenus de cotiser à divers comptes d’assurance sociale, et le fonds de prévoyance logement est un compte privé destiné à faciliter l’achat d’un bien immobilier. Le 11 mai, nous [Ndlr : « China Labour Bulletin »] avons appelé le centre local de gestion du fonds de prévoyance logement et deux syndicats locaux. Nous avons confirmé les affirmations des travailleurs selon lesquelles les fonds de sécurité sociale et de prévoyance logement étaient impayés au moment de l’appel. Notre enquête nous a également appris que Xin’an Electrics dispose d’un syndicat d’entreprise, mais qu’il n’a pas signalé la grève et n’a pas demandé l’aide des syndicats de niveau supérieur.
Une entreprise à responsabilité très limitée. Xin’an Electrics appartient à Simatelex, une entreprise de Hong Kong qui fabrique des appareils électroménagers pour une série de marques internationales telles que Keurig, Cuisinart et Philips. Simatelex est membre de la Responsible Business Alliance (RBA), une coalition industrielle visant à soutenir de meilleures pratiques dans la chaîne d’approvisionnement. En vertu du code de conduite de la RBA, Simatelex a l’obligation de veiller à ce que les travailleurs reçoivent leur salaire et leurs avantages sociaux en temps voulu. L’adoption du code repose sur l’idée qu’une entreprise, dans toutes ses activités, doit respecter les lois, les règles et les réglementations des pays dans lesquels elle opère.
Simatelex a établi sa première usine à Shenzhen en 1985 et s’est développée depuis. Aujourd’hui, elle possède au moins quatre usines dans la province de Guangdong, employant plus de 20 000 travailleurs. Xin’an Electrics employait environ 2 400 travailleurs en 2019. Selon un rapport de 2020 du département des douanes chinoises, Xin’an Electrics était déjà confrontée à une baisse des commandes étrangères depuis le début de la pandémie, et l’usine a tenté de s’adapter en se tournant vers le marché intérieur. L’usine a licencié davantage de travailleurs depuis 2020. En outre, un travailleur qui a été recruté a finalement refusé l’emploi, en raison des conditions de vie déplorables dans l’usine : « Les ouvriers doivent travailler toute la journée en ne prenant qu’un seul repas. Après le déjeuner, nous travaillons sans interruption jusqu’à 19 heures, sans dîner. Les travailleurs sont logés à 16 par chambre, avec des toilettes et des douches communes ».
Les travailleurs en grève et les officiels du Parti communiste. Après que Xin’an Electrics a annoncé sa fermeture et que les travailleurs se sont mis en grève, ces derniers ont envoyé une lettre aux autorités locales pour réclamer leur salaire et leurs avantages. En réponse à la grève, des fonctionnaires du district de Bao’an sont arrivés sur les lieux. Les représentants du gouvernement local ont reconnu que le non-paiement des salaires et des avantages sociaux par l’usine était contraire à la législation du travail, mais ils n’ont pas pris l’engagement de demander des comptes à l’entreprise. Ils ont plutôt déclaré qu’ils fourniraient une assistance juridique gratuite aux travailleurs pour qu’ils puissent porter leurs revendications devant un tribunal arbitral du travail.
Lorsque les travailleurs ont demandé si le gouvernement local pouvait les aider à négocier avec Xin’an Electrics pour qu’ils soient payés, le fonctionnaire a répondu :
« Vous devez avoir confiance en la loi, ce qui est un principe de base en Chine. Nous vous fournirons des avocats gratuits pour vous permettre d’intenter un procès. C’est très simple : nous enverrons des avocats et vous n’aurez qu’à les mandater, puis nous pourrons suivre la procédure juridique et laisser le tribunal décider. »
(À suivre)
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